La Magie dans les villes de Frédéric Fiolof

hmichaux« Or ton truc, ce n’est pas un roman… À peine un hoquet de l’âme », dit une vieille fée à celui dont elle a exaucé le troisième vœu : fumer, fumer jusqu’à ce que tout s’efface. En disant cela, elle semble refermer le livre sur un « je » qui s’affirme, reprend forme et voix alors que ce personnage n’était jusqu’à alors perçu que de l’extérieur. Racontait-il dès le départ sa propre histoire à la troisième personne du singulier ? Étranger à lui-même, à son corps surtout, le personnage vit dans une légèreté qui lui fait voir le monde autrement et qui reconfigure, à sa suite, la réalité. La langue se nourrit elle-même d’une prose sautillante, sans effets, qui enchaîne les bizarreries comme si elles étaient des évidences.

Constitué d’une série de fragments, appropriés à l’errance dans une ville aux contours brumeux – on pense à Robert Walser, d’ailleurs cité, à Walter Benjamin, la teneur analytique en moins -, le curieux livre de Frédéric Fiolof suit un personnage fantasque, presque incongru mais attachant par ses excentricités. Il croise sur sa route un ange, qui s’évapore de jour en jour, et une vieille fée désabusée qui a oublié comment exaucer un vœu. L’homme est marié à une femme presque aussi étrange que son mari : elle non plus ne s’étonne pas que la mer envahisse leur appartement après que le fils bricoleur a démonté les canalisations. Elle garde dans son ventre un enfant qu’elle ne veut pas faire naître alors que son mari se plaint de rester un « père abstrait » et souhaite tomber enceint à sa place. L’enfant viendra au monde sous les traits d’un préadolescent.

Le lecteur ne s’étonne rapidement plus de ces écarts et accepte que le monde de ces personnages soit empreint de cette magie qui aide à illuminer une réalité plus grise – grise, comme le sont ces plats poèmes de Maurice Carême qui reviennent à l’esprit du couple, gris comme ce long mur qui sépare les vivants du cimetière, où ce Plume réinventé aime rendre visite aux morts et ajouter des épitaphes sur leurs tombes. La magie est comme la béquille du monde perdu de l’enfance, à un âge où la nostalgie ferme les yeux sur le présent, où « il y a cette grosse boule qui roule dans <l>a gorge comme la marée. » Évidemment, personne ne comprend ses agissements, à commencer par son patron qui lui interdit de lire sur son lieu de travail. On l’imagine alors sous les traits d’Henri Bemis, ce guichetier empêché de lire par son épouse dans l’épisode Time enough at last de la série The Twilight Zone. Alors, à quel monde appartient ce curieux personnage ? Il semble doué de la capacité de glisser d’un monde à l’autre, on le soupçonne même d’être déjà mort et, comme l’oncle Maurice ou « le père mort », de continuer à converser avec les vivants. À moins qu’il ne vive dans ses rêves, lui qui dit les oublier à son réveil ?

C’est curieux, lui que l’on dirait rêveur, il ne se souvient presque jamais de ses rêves. Cette amnésie l’incommode beaucoup. Il se demande souvent ce que peut bien être un rêve dont celui qui le fait n’a pas le moindre souvenir. Le nombre faramineux de ces histoires manquées lui donne le vertige. Il se sent dépossédé, abusé. Il voudrait inventer un cimetière spécial pour ces histoires-là. […] Peut-être s’est-il déjà perdu dans la neige avec Robert Walser. Ou bien peut-être que chaque nuit, il échappe de justesse à la morsure d’un monstre symbolique et velu. […] Quand son dépit est trop fort, il s’assoit par terre là où il est, et il se venge : il rêve à sec. Il porte une torche dans le ventre d’une baleine, il joue au rami avec son grand-père mort, il se perd dans la neige avec Robert Walser.

Au fond, les « peut-être » et les questions importent plus que les réponses, et c’est de cette incertitude que le texte de Fiolof tire son originalité et sa poésie. Son héros, peut-être simplement un doux dingue, sait que la beauté vient souvent de paradoxes, de situations absurdes au premier abord ou prises au pied de la lettre, lorsqu’un mot, une expression est remotivée, réincarnée. Cette petite âme qui rêve d’avoir le cœur d’enfant de son fils de dix ans n’a oublié qu’une seule chose : qu’elle l’a toujours.

À 10 ans tout est encore possible et l’on ne croit pas au destin. On arrache les ailes des papillons sans s’imaginer qu’on le regrettera un jour. On ne sait pas ce qui aura compté alors on peut tout faire et tout encaisser. On aime comme un vampire et l’on fait encore de vrais cauchemars. À 10 ans on est plus rapide qu’un lièvre et plus fort qu’un boxeur.

Une bouche sans personne de Gilles Marchand

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Tête de caractère de Franz Xaver Messerschmidt

En 2015, Gilles Marchand et son comparse Eric Bonnargent nous avaient révélé Le Roman de Bolaño, un thriller épistolaire très malin et, comme Une bouche sans personne, faussement léger. Au-delà du jeu du chat et de la souris qui se tissait entre les deux épistoliers, le roman explorait l’empreinte de la fiction dans la réalité et montrait ce qu’un homme était prêt à faire pour faire plier celle-ci sur celle-là.

Une bouche sans personne prolonge en quelque sorte cette réflexion mais de manière moins angoissante, moins roublarde, plus tendre donc. Gilles Marchand fait parler, affabuler, un homme qui a tu pendant longtemps son très lourd secret. L’homme, ce « personne » dont on ignorera forcément le nom, se montre toujours le visage à moitié camouflé par une écharpe. Les passants, les rares amis, les habitués d’un café parisien, les collègues ne peuvent s’empêcher de fixer la difformité, la monstruosité qu’ils devinent. Tous se sentent gênés de ne pas le voir tout à fait, tous, sauf elle, Lisa. Lisa, la serveuse d’un café où l’homme se rend chaque soir, Lisa qui sait regarder les gens dans les yeux sans les mettre mal à l’aise, Lisa qui a toujours le sourire de celle qui vous met en confiance, vous fait espérer qu’une main se tend, Lisa dont l’homme est amoureux. Elle est celle qui illumine les pensées assombries de l’homme, un asocial qui vit une existence de comptable pour ne pas s’effondrer définitivement. Certaines pages de ce long monologue sont traversées d’élans d’amour pur, presque naïf, où la beauté de la femme aimée se révèle quelques années après la première rencontre et s’impose ensuite comme une évidence des premiers instants – la femme aimée sera belle, même coiffée d’une autre manière sur une vieille carte d’identité, l’homme en est convaincu. Mais cet amour aussi ne s’exprime pas, ne se vit pas comme dans les livres. Ici, il se rêve au milieu d’une bande d’amis, dans un café de plus en plus bondé, aux côtés de Thomas l’écrivain, qui sait que l’écriture s’impose d’abord à soi, et de Sam, qui reçoit des lettres mi-loufoques mi-macabres de parents morts il y a des années. Ici, on y invite la femme aimée en l’obligeant à présenter ses papiers d’identité à un gardien d’immeuble plus que zélé puis on l’invite à entrer dans le tunnel creusé parmi des dizaines de sacs poubelle, entassés jusqu’aux premiers étages.

C’est alors que le lecteur comprend que l’homme a besoin de ce monde perpétuellement décalé pour façonner un monde, son monde perdu lorsqu’il était encore un petit garçon. Le traumatisme de l’enfant, survenu un 10 juin quelque part dans le Limousin, a trouvé un semblant de réparation dans la perception de plus en plus hallucinée, fantasque de cet homme qui a conservé son regard d’enfant dans son corps d’adulte. Le narrateur perpétue, dans un réenchantement mélancolique du monde, la mémoire de son grand-père, Pierre-Jean. On croit d’abord que le récit de Gilles Marchand n’est qu’un énième hommage à une figure aimée, l’énième témoignage d’un héritier ; on imagine aussi qu’il a dû arriver quelque chose de grave à ce grand-père pour que l’homme en vienne à décrire sa vie de manière aussi fantaisiste, irréelle. C’est que l’on a oublié que la bouche qui parle c’est la sienne, une bouche mutilée qui soir après soir réapprend à parler, à tisser du lien avec des camarades qu’elle n’ose, par pudeur, qualifier d’amis, avec des curieux venus reformer l’antique parterre de l’aède. La bouche sait tout ce qu’elle doit à ce grand-père qui réinventait un Paris de fiction pour faire sourire son petit-fils, qui décrit l’amour comme cette nécessité impérieuse de reprendre son souffle :

« J’étais à Paris pour le week-end. C’était la première fois que je venais. Juste après la Grande Guerre. J’étais sur un boulevard. Un grand boulevard, tout était grand à cette époque : les guerres et les boulevards. Je ne me souviens plus lequel exactement. Parce que ce qui était important, c’est que j’étais sur le dos d’un éléphant. […] J’arrivai sur les grands boulevards lorsque l’animal marcha sur une punaise. Pas l’insecte qui empeste quand on l’écrase, mais le petit objet pointu qui sert à accrocher les photos aux murs.

Le pauvre avait une patte crevée. Impossible de continuer. Les passants me regardaient étonnés, certains protestaient parce que j’encombrais le trottoir. Je descendis de la selle afin de voir si je pouvais souffler dans la trompe pour regonfler Alphonse (c’était son nom). Mais en mettant le pied au sol, je marchai à mon tour sur le punaise et me mis à me dégonfler aussitôt. Je perdis deux centimètres, puis trois. Mon corps rapetissait en prenant des formes non répertoriées dans les manuels d’anatomie.

Parmi les badauds, certains applaudirent, d’autres partirent en criant. […] Heureusement, une jeune femme s’approcha de moi, m’attrapa une jambe d’une main tandis que l’autre farfouillait à l’intérieur de son sac. Elle en retira une rustine qu’elle appliqua directement sur le trou laissé par la punaise. Mon corps se calma, mais j’étais vraiment dégonflé. Il fallait trouver une solution : je ne pouvais pas revenir à la maison comme un édredon éventré. Je regardai la jeune femme d’un oeil suppliant. Elle posa ses lèvres sur les miennes et souffla, souffla, souffla jusqu’à ce que je reprenne ma forme initiale.

N’étant pas assez assurée que sa rustine était d’excellente qualité, elle préféra passer le reste de la soirée à mes côtés. »

La bouche sait surtout qu’il y a des confessions qui ne doivent aller jusqu’à la complaisance. Certains secrets doivent se chuchoter, être réservés à ceux qui ont d’abord une oreille et non de ces yeux qui tentent de déchiffrer l’horreur derrière l’écharpe. Le grand-père s’efface petit à petit des souvenirs réinventés par le rhapsode. Il laisse place dans les dernières pages du livre à l’envers glaçant, c’est-à-dire terriblement réel, de ce monde d’extravagances où une grève des éboueurs durerait des semaines sans qu’un locataire se décidât à sortir les poubelles après la mort de la concierge, où les Parisiens apprendraient à trembler pour un funambule qui jouerait avec la mort entre deux immeubles, où un nostalgique de la sévérité militaire contrôlerait les allers et venues d’un immeuble, soldats de plomb à ses côtés. S’éteint le temps de la rêverie, du conditionnel, et triomphe le temps des certitudes de l’histoire, une époque où l’on ne peut revendiquer sa propre temporalité, où les boulangères, si avenantes au premier abord, imposent leur futur (« avec ceci vous prendrez ?… ce sera tout ?… ça vous fera trois francs si sous. »). La guerre a certes prescrit un futur pesant, mais le rhapsode navigue habilement entre les époques et fait enfin entendre, venu du passé, un sanglot dans une voix que l’on imaginait jusque-là monotone à dessein. Le récit, entremêlé déjà des interventions des auditeurs, singularisé par le grain de la voix du grand-père, devient polyphonique en accueillant les incompréhensions et les terreurs d’un petit garçon et de sa mère sur le point d’être asphyxiés et brûlés comme tant d’autres avec eux :

De la paille ? Où est maman ? Où est sa main ? Je ne veux pas la perdre. Pourquoi tout le monde est par terre ? Pourquoi toute cette paille ? Pourquoi de nouveau des coups de feu, des sifflements, des cris. Pourquoi est-ce que tout résonne ? Pourquoi est-ce que l’on ne prie pas, dans cette église ?

Peu à peu le récit se recompose, se montre plus construit qu’il ne le paraissait : les excentriques et les fous passent d’un monde à un autre et retrouvent un visage et une histoire ; les vies, effacées par les centaines d’autres, anonymes, avalées par les guerres mondiales, se voient sauvées, magnifiées pour certaines, par le récit de cette bouche. Ces cris inarticulés, ces cris au contraire hurlés en vain, ces cris qui hantent Pierre-Jean depuis ce dix juin retrouvent, grâce aux veillées organisées bon gré mal gré par cet homme, elles aussi leur bouche. Avant de trouver l’apaisement, il fallait là encore glisser le monde et sa sombre histoire sous le filtre de l’imaginaire, de la quasi magie, et tenir à l’écart l’existence rassurante de comptable qui compte et décompte ses listes de chiffres restés orphelins.

Gilles Marchand, Une bouche sans personne, Aux forges de Vulcain, 2016.

Intermède : Et quand tu écriras de Sylvie-E. Saliceti

et quand tu écriras ne regarde pas le temps

tu l’as vu se lever le temps – comme s’il était libre
le temps pierreux – chaînes aux pieds – s’arrêter à la nuit
dans la geôle où coule

l’abandon  La lampe basse de l’heure a camouflé
les étoiles sous la neige Le temps
dort dans son cachot La lune
– encore accoudée au bord de la fenêtre –
lui radote sa vieille histoire ressassée
ses idées-araignées
salies par la clarté
aux embrasures L’instant demande :
dis-moi la vérité sur l’amour
et vient l’art de la joie Le soleil de pierre je le taille
le soleil de bois je le fais brûler Le soleil de bronze
il sourd sous le gong Et quand tu écriras

le soleil n’aura rien à dire Il ne sait pas
parler à la neige – jusqu’au dernier flocon
il la perd
dans le lac d’un arrière-pays que personne
ne connaît et qui s’appelle la mort

cette nuit j’ai vu marcher le temps comme s’il était un homme
le temps comme s’il était vivant avait blanchi ma vue
– sais-tu ce que j’ai fait ? –
je l’ai remis entre deux gardes Ce siècle noir
fait mien – barricadé derrière
la porte – il est à présent
le plus pur prisonnier des nuages et il s’appelle
la foudre
il existe une cérémonie pour l’enterrer
tu le reconnaîtras cet ermite entre les grains du papier

[…]

Sylvie-E. Saliceti, Et quand tu écriras, La Porte, 2015

Faire avec de Lionel-Édouard Martin

Mais souviens-t-en, jamais un ange, fût-il déchu, n’est tombé dans la rivière.
Nelly Buret
Nelly Buret, Exil, Gravure, pointe sèche et collage, 35 X 50

Usufruit, Territoires, Cheptels, Météores : c’est autour de ces quatre mots que s’organise le dernier recueil de poèmes de Lionel-Édouard Martin. Ses « appeaux », ainsi que les désigne le poète dans la petite prose « La langue », sont placés sous le patronage du Max Jacob du Cornet à dés mais se rapprochent peut-être par l’esprit des proêmes de Francis Ponge. Non parce qu’ils décortiqueraient scientifiquement ce qui s’offre au regard, persiennes, oreille ou hirondelle, mais parce qu’ils dessinent eux aussi, pas à pas, un cosmos, un monde réduit aux dimensions du mollusque puis élargi à la toute fin du recueil au monde des morts, là-haut, où ça ne parle plus, où ça ne mâchonne plus. Rien de scientifique, rien de rigoureux dans la démarche de LEM (acronyme assumé par le poète : « ce Lem auquel tu te ramènes, compact, en signature ou sigle »). Au contraire, la poésie est pure correspondance, les observations s’assonancent, puisqu’il faut « assonancer le temps » lui-même, et cet examen du réel dit en réalité de l’objet quelque chose qui échappe à la pure description. Le monde est comme transfiguré par le regard du poète, comme l’est la terre après un feu dans les collines :

C’est la terre qui d’un coup se fait voyante, le rouge happant le bleu, peuplant, nourrissant de nuages, d’oiseaux, ses méninges, et ce qu’on nomme injustement dure-mère.

Le « rythme bancroche », la prose pleine de heurts est ce qui donne au monde une nouvelle pulsation, elle devient la respiration accordée au souffle de ce petit, de ce lent cosmos. La prose poétique coule de ce monde en perpétuelle métamorphose, mais le mouvement du poème n’est jamais parfaitement fluide : la syntaxe est heurtée par des corrections, d’autres associations encore, le rythme se fait boiteux et s’affirme boiteux, comme le sont :

« ces « hommes » qui ne lient pas mais tranchent, cordon coupé, « que que », tes consonnes à cisailles ; et tu bégaies comme on boite en cothurne dans les labours, et trébuches contre les souches. »

Ce n’est point coquetterie que de désaccorder la syntaxe. Ces heurts trahissent un rêve de retour aux origines presque atteint mais toujours déçu. L’homme cherche à retrouver le chant des bêtes mais ne peut qu’entendre, de loin, « les cigales stridulant, elles, depuis toujours le même poème des origines sans que nulle langue humaine y ait jamais planté son dard ». La fusion n’arrive jamais à son terme et « tu restes nu, muet dans le silence, atrophié d’ailes, tu ». On ne peut que s’immerger, faire corps avec les chênes, avec les ormes, dans une « communion du végétal et de la chair » jusqu’à en oublier son identité et son nom, mais quelque chose s’est perdu : le recueil est autant celui de la célébration du monde que du désenchantement du poète. Le petit cosmos que L.-É M reconstitue n’est qu’un monde réduit aux dimensions d’une demeure familiale, d’un appartement parisien ; il n’est plus ce grand cosmos antique qui ordonnait, lissait le monde.

La voix du poète révèle cette désillusion : c’est un « tu », et non un « je », qui nous parle. Un « tu » qui invite le lecteur à rejoindre le poète dans son amour des choses mineures & oubliées. Un « tu » qui prend acte de ce dessaisissement de soi lorsque le passé s’éloigne, lorsque le monde d’hier n’est déjà plus, lorsque la mémoire fait défaut : un « tu » qui devient, en somme, un filtre (« tu te revois qui vois par la porte vitrée »). Mais un « tu » qui sonne surtout comme une supplique, une prière pour ne pas oublier : « pense aux corps crus qui se donnèrent à l’obscurité du cagibi sans yeux vers le dehors pour contenir la peau blanche ocellée de sang vermeil », la peau blanche d’un grand-père par exemple. Comme le suggère déjà le titre, l’heure est au bilan, et le recueil prend alors la forme de la nostalgie même, celle de l’enfance et de territoires que tu n’arpenteras plus, d’un cheptel ingrat, « ton cirque minuscule, ton zoo de poche : rampant » que tu ne croiseras plus. L’heure est à la lassitude du monde actuel : le tambour d’une machine à laver est l’œil à travers lequel on voit la Gartempe, faisant oublier la nasse à carpes ; les mouettes, apprivoisées par l’ordure des villes, n’ont plus « dans l’œil rouge souvenir de mer ou d’océan ». Cet adieu au vieux monde se retrouve dans le poème « L’aine » :

Tu auras connu ce vieux monde où la mort voletait de l’aile calme de l’hirondelle, bourgeonnait du bourgeon calme du marronnier : tout partait pour revenir en apothéose printanière, avait sa forme et sa voie dans le cercle, professait une quiétude de mur ensoleillé. Aujourd’hui, ce n’est pas tant, qui t’éreinte, l’âge atteint que l’époque ; cycles débordés, clôtures abattues mornes sous les pluies ne guident plus la vie, claire autrefois ; la mort beugle au labyrinthe ; et l’habit de lumière, en haillons, dénude à l’aine des coups de corne portés de l’intérieur.

Vieux grincheux, le poète des choses simples ? Peut-être à l’égard du brouhaha vain des foules, d’une mécanique rouillée (« Les écoliers vont à l’école, les collégiens vont au collège, les lycéens vont au lycée, dans la normalité des mots s’éveillant à l’aube »). Ce qui relie encore monde ancien & monde nouveau c’est cette conscience d’un écho étouffé, d’un rythme qui ranime les choses et les mots gelés. La mémoire devient l’écho même et le rythme correspondance : la naissance du petit frère sur une table où l’on bride les andouillettes évoque dans la tête de l’enfant-poète, sur le mode de l’évidence, les entrailles puis le petit cochon puis le grand méchant loup. Plus loin, la vue des nuages appelle un nom, moins cumulus que balbus, balba, Albe, bulbe, obnubilant, balbum et autres bredouilles, à mesure que « l’orage bègue sur la ville ». La réminiscence, la libre association s’alimentent aux échos sonores et c’est d’eux que le poème tire sa fluidité. Des sons courent tout le long des poèmes, de la liquide au son [eil] (« à l’oreille te roucoule une tourterelle, présent d’une très vieille morte prenant la fraîche un soir d’automne sous une treille de muscat »), quand le son siffle, menace dans une poème sur le sang :

Coquelicots d’enfance : des clous ensanglantés dans la chair des blés sans blessure aujourd’hui ; crucifiant quand même encore le long des voies ferrées des talus non planifiables, touchant à des vignes, pourtant, ceps circoncis à coups de serpe, et ça siffle comme un train dérangeant l’air dans sa quiétude.

Ailleurs, le son [m] apaise la marche folle du monde et « sonn[e] dans la bouche comme une succion ». Les pulsations s’espacent et la respiration, comme le pas de ces mollusques qu’affectionne le poète, est lente parce que le champ de vision, petit à petit, se réduit : « l’œil mûr [est] curieux de peu de chose, miraud pour ses entours ». C’est que « tu habites une vie calme où le dehors pénètre à peine ». Là règne le silence, comme il règne aussi au ciel, quand les morts ne parlent plus et qu’il ne reste que ses souvenirs, que son héritage à soi :

Nuit. L’étoile ouvre la bouche. Écoute : rien, ni chant ni parole, et que font-ils là-haut les morts qui n’ont plus l’usage du sommeil ni de l’amour, que font-ils dans la nuit quand on voudrait les entendre parler, raconter la vie désentravée de la chair et des mots quotidiens ? Que font-ils là-haut dans l’univers épandu comme un lait sans pis ni terme — dites, que faites-vous, mes morts, dans ce qui n’a ni commencement ni fin mais coule sans rien qui le contienne ? — Je suis là qui vous scrute, avec mon buste, avec mes membres, avec la pluie, le vent, sur mon visage et sur mes paumes ; muets cruels, mes morts : j’attends l’élargissement, là-haut, pareil au vôtre, et vous ouvrez la bouche, étoiles, mais vous ne dites rien.

Mais le recueil ne s’achève pas sur cet appel quasi rilkéen (on pense au cri initial des Élégies de Duino, « Qui donc, si je criais, parmi les cohortes des anges m’entendrait ? »). Tout se ranime toujours, tout renaît et se gonfle de suc, tout bourdonne et crève l’espace. À commencer par cet « a » originel, « a » de l’argile, des astres et de l’alphabet, qui fait infuser le langage dans l’homme, qui arc-boute l’homme contre le mur, comme du lierre qui pousserait et repousserait sans fin vers le ciel.

Lionel-Édouard Martin, Faire avec illustré par Nelly Buret, Soc & Foc, 2015.

 

Charøgnards de Stéphane Vanderhaeghe

Take Shelter
Take Shelter de Jeff Nichols (2011)

Pourquoi écrire une critique de Charøgnards ? Stéphane Vanderhaeghe semble avoir empêché l’exercice en imaginant ironiquement les interprétations qui pourraient être données de la catastrophe racontées « au jour le jour » par son diariste :
Si quelqu’un venait à lire ces lignes, nul doute qu’on me prendrait en effet pour un malade atteint de psychose hallucinatoire. Qui pour y croire ? Ou peut-être les lirait-on comme une petite allégorie inoffensive, un exercice de style visant à rendre vraisemblable ce qui ne l’est pas ; peut-être ferait-on des corbeaux la métaphore d’une menace sourde et impalpable, simple prétexte à imaginer le pire —de la littérature bénigne en somme, comme toute littérature.
J’ose pourtant arpenter ce terrain miné, peut-être déjà gobé par ce corbeau qui m’observe dès la couverture du livre.

Le « roman » de Vanderhaeghe se présente comme le journal d’un homme confronté petit à petit à l’arrivée de corbeaux, freux et autres corneilles, qui envahissent littéralement tout le village, causant le départ de presque tous ses habitants. Peu à peu, l’homme « rouvre les yeux sur un monde sans couleurs aux infâmes nuances de gris ». À la lecture de ce journal, j’ai pensé comme tout le monde aux Oiseaux d’Hitchcock (référence citée avec malice dans le texte) et à tous ces récits et films apocalyptiques dont la culture contemporaine est friande ; j’ai pensé aussi à Krasznahorkai qui, comme Vanderhaeghe, pense l’animal (chez lui la baleine) comme le présage d’une catastrophe à venir et son unique témoin comme un prophète qui, évidemment, ne sera pas écouté.

Mais ce qui m’a retenue et fascinée c’est cet autre personnage, si obsédant qu’il écarte vite les autres, les dévore tout entiers, les emprisonne dans une « gangue qui <les> enserre » : la langue. Dès l’ouverture du livre, ce personnage s’impose sous la forme d’une étrange préface, écrite dans une langue refaçonnée à partir de la nôtre, un peu rabelaisienne aussi, mais surtout futuriste. Car l’on comprend que le journal est un manuscrit découvert puis préparé par des « rédicteurs » soucieux de montrer les traces d’un passé déjà lointain. Ou peut-être pas aussi lointain que le laissent entendre les éditeurs : la langue du témoin est progressivement phagocytée par cette nouvelle langue — les « ouvertissemens » qui ouvrent le livre répondent à la chronologie malmenée, déchiquetée, réécrite du journal lorsque les journées sont renommées en « autourd’hui » puis « vautourd’hui ». Qui a édité ce journal ? Une nouvelle humanité ? Ou les charognards eux-mêmes ? Ou la langue elle-même, qui aurait fini par engloutir les oiseaux ? La réponse importe peu.

Restent les témoins du désastre : ces expérimentations formelles qui n’en sont pas, hélas, pour le diariste. À mesure que la menace approche — dans l’esprit du personnage — les paragraphes se délitent, la logique fuit, la mémoire s’embrume, le paysage se recouvre d’une marée noire, « les trouées noires se propagent », les lettres se perdent, s’effacent ou se retournent, les pages noircissent, comme brûlées. Et le personnage est dessaisi de son histoire, d’abord maître de son drame puis triste spectateur de la fin de son monde : le « je » s’effiloche jusqu’à disparaître et laisser place à un « tu » juste au moment où la chronologie s’effondre, où la curieuse novlangue triomphe. Mais comme le fait remarquer lui-même le témoin, à moins de n’être qu’un exercice de virtuosité formelle à la Butor, un « tu » n’a pas lieu d’être sans une altérité. Où réside l’altérité quand un village se vide de ses habitants, quand l’absence de la femme aimée laisse présager un drame plus terrible encore que l’arrivée d’une colonie d’oiseaux ? À qui parler lorsqu’on est peut-être le dernier homme sur terre ? Quand la mémoire est si trouée que le partage d’expériences passées n’est plus possible ?

L’intelligence du livre de Vanderhaeghe est de suggérer les conséquences d’un drame, le traumatisme qui s’installe dans la mémoire au point de l’oblitérer parce que la langue est elle-même devenue muette. Les oiseaux ne sont pas la menace, en réalité, ils ne sont que des messagers. Pas de scènes spectaculaires dans ce récit — on comprend seulement que les oiseaux, eux aussi affamés, peuvent attaquer parfois, manger des restes, des carcasses. Le malaise qui s’insinue à la lecture ne vient pas de la présence des oiseaux mais précisément de celle du personnage, dont on suspecte l’implication dans la disparition de sa femme, dont on questionne après coup la vérité du journal, écrit puis réécrit, nous le rappelle-t-il régulièrement, comme si la clé du mystère se trouvait sous nos yeux, dans la forme même du journal. Et si tout avait été inventé par cet esprit malade ? Et si les oiseaux n’étaient pas les vrais coupables ? Oiseaux de malheur, certes, mais de quel malheur ? Ce qui frappe à la lecture c’est la rareté de la tendresse. Le personnage avait une femme et un enfant mais il ne se rappelle pas les scènes de bonheur et l’amour charnel n’intervient que comme un rituel du soir. La femme est une initiale, très vite effacée de la mémoire, rappelée ponctuellement à la vie par les appels qu’il croit entendre résonner dans sa maison. Les souvenirs n’émergent que par fragments, dans un froid supermarché, vidé de ses marchandises, ou, soutenus par l’imagination, devant des photographies embuées par le noir qui enveloppe tout :
Tu as longuement regardé une dernière fois les quelques photos qui subsistaient encore ; tu imagines une photo de mariage notamment, sur laquelle le photographe voulait avant la cérémonie, ça te revient, que tu portes celle qui allait devenir ton épouse […]. Ses bras enlacés autour de ton cou, sa tête légèrement balancée en arrière, ta maladresse la fait rire aux éclats — seul sur le cliché subsistait alors l’esquisse de ce rire, sa robe, son visage, son nom, bouffés par un noir de cendre, ton image à toi estompée dans une sombre macule.

Il est terrible aussi de lire que le personnage ne se souvient même qu’il a eu un enfant ou, du moins, n’en suppose l’existence qu’en déambulant dans le rayon puériculture du supermarché. Le poids du traumatisme est là, dans ce trou béant de la mémoire et dans les vains efforts pour rejoindre le réel, y donner une consistance. Lorsque le personnage lance des objets dans cette glue noire qui enveloppe la réalité, il ne les entend pas tomber, ne les revoit plus. Forcément. La réalité est cette chose informe dont le personnage s’est soustrait à cause de sa langue. Langue dont il devient fou, comme l’atteste l’intense poésie, nerveuse, de son journal, langue qui se réduit à des inventaires et déraille, devient chez lui une urgence, presque un principe de survie :
Une silhouette se découpe derrière la vitre de la porte d’entrée. La danse de corbeaux sur la dépouille d’un chien, la puanteur d’une étable un peu plus bas dans la rue, le corps nu d’une femme étendu sur le sol, un train qui s’éloigne, l’horizon qui se rétracte, des coups de bêche dans la terre sèche, un drame, un monde qui s’écroule, du sang qui s’écoule, des insultes qui fusent, des cris à ne plus supporter, une voix qui te raye l’intérieur du crâne, la sonnerie d’un téléphone, un cadavre en plastique dans une clôture, une ombre derrière la vitre, un festin nu, un train sur le sol, un drame qui s’écroule, un dernier, la danse d’une dépouille dans la puanteur de l’air qui se rétracte, un chien qui s’éloigne sur le quai d’une gare, des cris en plastique dans la porte d’entrée, une clôture qui claque, l’horizon qui s’écoule, un dernier, des coups de feu dans la terre sèche, des charognards qui fusent à l’intérieur de ton crâne, puis un autre, la sonnerie nue d’une femme à ne plus supporter, l’intérieur d’une voix qui se découpe dans la rue plus bas qui s’éloigne à coups de bêche dans les nuées à l’horizon d’un téléphone qui te raye la dépouille d’une silhouette en plastique nue sur le sol qui claque dans la terre sèche et gâtée parmi les cadavres déterrés. Puis un autre. Un dernier.

Mais langue dont la subtilité lui échappe progressivement, qui le happe puis disparaît avec lui. La langue ne se désintègre pas toute seule, elle se disloque en même temps que son locuteur, réduit de plus en plus à une silhouette, fantoche d’une identité. La désintégration de ce qui le caractérise vient de ce que la langue finit par ne plus lui appartenir. C’est pourquoi son corps devient malade, semble dévoré par un « cancer », ce mal à ma langue, ce mal à ta langue. Langue presque charnelle qui racle les dernières résistances du dernier témoin, peut-être, de son existence à elle, qui, après l’avoir coupé du monde, peut le posséder enfin pour mieux l’étouffer ensuite. Dans toute sa majesté, la langue, chez Vanderhaeghe, est plus dangereuse encore que les charognards. C’est elle, le charognard : la carcasse du monde se dit à son aune, se cogne douloureusement à elle. Aux bouts de phrases répétés en boucle par C., la femme du témoin, répondent les auto-persuasions du mari pour rester au village, ne pas céder la place aux corbeaux et disputer ensuite son territoire avec la langue, la compagne et l’ennemie la plus intime de chacun.

Le livre de Vanderhaeghe raconte donc cette lutte au corps à corps d’un homme avec sa langue. Que peut-il, cet homme, contre une langue qui s’autonomise et refuse peu à peu de dire ces béances de la mémoire qui hantent le récit, s’incrustent dans le blanc des pages, entre les paragraphes, entre les mots puis entre les lettres ? Petit à petit, la langue paraît balbutier, dessinant des bribes de parole, des vers hésitants, divisant le personnage en un autre lui-même, qui le terrifie, ne se reconnaissant plus dans ses mots. L’impressionnant et beau roman de Vanderhaeghe dit autrement, par une fable prophétique où l’angoisse se mue en une interrogation lourde de sens, les rapports tortueux, amoureux puis retors, d’un homme avec une langue qui le modèle corps & âme. Le fascinant dispositif imaginé par Vanderhaeghe magnifie cette liaison dangereuse, non dépourvue, eh oui, de tendresse.