Cratyle pour mémoire de Lionel-Édouard Martin

12970810-black-tree-with-big-roots-Stock-Photo-oak
© Noppasit Mahapolheran

Prolongeant le projet entrepris avec Brueghel en mes domaines et Faire avec de composer de « petites proses sur fond de mots », Lionel-Édouard Martin ouvre son très beau Cratyle pour mémoire par une citation tirée des Éléments de physiologie de Diderot et débute la seconde section, aux allures de commentaire, par quelques mots de Dominique de Roux déplorant que la prose française n’ait pas pu ou voulu « retrouv[er] les origines du langage rejoignant les origines du corps ». Le mystère du titre est vite éclairci : la parole est d’abord « l’œuvre des phonèmes », bulbes qui éclatent en forme de poème, « déclos d’un segment, bouche ouverte ».

Dès le seuil du recueil, l’homme dialogue, comme l’écrit Diderot, « à [son] insu » avec les arbres, les grains de sable du rivage, les flots, les voix, la musique, formant avec eux une continuité spirituelle, et même physiologique – l’homme n’est jamais qu’une petite chose parmi d’autres chez Martin. Les mots, évidemment, tiennent lieu de liant, de nœud originel. Comme souvent chez le poète, l’écriture est à la recherche de ses « vieilles sources » qui ne seraient, dit-on, plus que « temples vides, infréquentés, collines encore à peine debout », vieilles ruines des langues dites mortes, « in-parlées ». Des choses et de l’homme, de la nature et de ses créations le poète cherche donc la sève dans les mots, et surtout dans l’étymologie qui les ferait se mouvoir ensemble à leur insu, qui créerait des correspondances entre l’ici et les hauteurs embrassant les sphères, là où dorment les morts. C’est à ses yeux l’une des conditions pour que la langue garde sa noblesse, se ravive et jabote en retrouvant une origine qu’on croyait morte, oubliée.

Mais le nouveau recueil de Martin ajoute à cette quête de l’enfance des mots l’idée qui en donne son titre : tout mot, dans sa forme et dans son « être sonore », a une raison d’être, que le poète a pour mission de révéler – au sens quasi mystique. Les petites proses appliquent alors le cratylisme, vieille lune de la philosophie, à la poésie. Chaque étymologie, chaque association dévoilée sera le lieu d’une « épiphanie lexicale » renouvelée. Alors Martin, pour expliquer au fond d’où vient son style bancroche, sa « mimésis de la rupture », en revient, encore, à l’enfance, à ses passages obligés (l’alphabet, les livres imagés et l’encyclopédie Tout l’univers, les nombres jusqu’à dix puis les langues étrangères). C’est l’âge où l’on s’émerveille de tout, où les explications scientifiques ne déflorent pas tout mystère, où l’on va s’imaginer qu’un mort, « un de ces morts qui sont au ciel et qui sont dans la terre, et qui sont partout, creusant le sol, épaulant les nuages » sécrète de la sève sous la terre, où le dentier est un fer à cheval qui porte bonheur, où l’on s’étonne que la brise ne rompt pas le tilleul. La mythologie que s’invente l’enfant produit des étymologies qu’un linguiste qualifierait de fantaisistes mais c’est de celles-là qu’a besoin le poète car

C’est après, quand la langue inonde la bouche, qu’elle se dilate pour occuper l’être entier comme la crue gagne sur les berges et les annexe et les transforme en muscle d’eau, c’est après l’enfance que le monde bascule vers un autre réel où les choses ont un nom, où les choses sont des causes professées par un maître d’école tristement gris, niant que la pierre pût se mouvoir de sa propre initiative, par son seul vouloir de pierre telle la tortue goulue vers la feuille de salade ou l’épluchure de tomate.

Pour l’enfant, la pierre n’est pas une chose inanimée, une simple matière minérale inerte : c’est qu’elle est un prénom ! Pourquoi ne serait-elle pas douée de vie ? On peut bien être muet comme une pierre, comme si la pierre avait pu, en d’autres temps, parler… Et ce Noël et cette Marguerite, comment pourraient-ils mieux faire corps avec le monde si ce n’est par l’évocation de leur prénom ? Pour qu’il soit, le mot a besoin d’une chair, homme ou fleur, nativité ou homme-paratonnerre la « pique de fer blanc plaquée contre ses côtes ». La mémoire, de même, n’existe pas sans ces figures qui surgissent fugacement, « en vrac de précipités », et incarnent le souvenir, sans ces connexions qui ramènent le passé sur les terres du rêve, où les parfums, les couleurs et les sons se répondent. C’est par exemple le cas de la sauvagine, associée à l’âge adulte aux bouches d’hommes « qui sentaient le lièvre et le gros vin, la poudre ». C’est ainsi qu’il faut comprendre le titre du recueil : la langue est incarnée, elle ne peut être arbitraire, détachée de la mémoire qui l’a fait naître ; le seul hasard est dans le surgissement inopiné de l’idée. Cratyle pour enfanter la mémoire, donc.

Comment écrire dans ce contexte ? Émietter le pain dur, pétrir la boulette de saindoux – les mains sont d’importance, leur empreinte -, abandonner la nourriture sur le pelouse, attendre à la fenêtre, à peine dévoilée d’un pinçon de l’index et du pouce.

Ils arrivent.

Du ciel, une grêle de moineaux s’abattant sur la provende. Retirer quelques lettres, ajouter l’orthographe : « mots ». Monde : sablier conique à très large ouverture, qui s’écoule petitement là où le regard se pose.

De l’enfant nourrissant les petits moineaux au poète récoltant les mots, seules des décennies les séparent, le geste inaugural ne varie guère.

Les étymologies enfantines se doublent rapidement de déformations qui rendent les premières plus plausibles. Les mots et les sons, par une lettre enlevée, ajoutée, déformée, se répondent, forment une suite d’échos, paronymie universelle : aile, aime, haine, aine… Et les proses du « petit homme, l’œil mauvais », « plus tout jeune » mais poète affirmé après l’avoir été en secret poursuivent les résonances en annonçant, subtilement, une chaîne vocalique d’un poème à l’autre, d’un verset à l’autre, de la « veine encaissée dans un trou vert » à l’enfant-troubadour parti fouler l’herbe menue, des pommes de terre aux tubercules à la tuberculose du vieux Félix. Les petites proses ne sont jamais des îlots mais forment un archipel de sons, de petites madeleines qui replongent indéfiniment dans le même thé de l’enfance. L’apprentissage de l’alphabet, passage obligé de l’enfance, ne sacrifie pas la rêverie. L’enfant, rimbaldien, parle des voyelles « vertes ou rouges » du houx et récite l’alphabet comme s’il s’agissait d’une symphonie, percevant déjà la rudesse ou la douceur de certaines lettres, puis façonne des associations qu’un adulte trouverait banales mais qui sonnent neuves à l’oreille de l’ingénu :

Car tu épelles, et donc tu es, tu es parmi les choses et leur maîtrise, central, solaire, même si petit soleil, aussi petit que cet « o » qu’il épuise, flaque évaporée, boue sèche, mais où la rivière coule, où l’océan palpite que tu n’as jamais vu […].

Quelques proses plus haut, il était déjà question de ce « o » dans le prénom même de l’auteur. Comme si la fortune n’avait pas distribué les prénoms au petit bonheur la chance mais déterminé dès les premiers babils des qualités, un certain regard sur le monde. Le Lionel avait déjà l’œil tourné vers le ciel, où le soleil se voit entouré de ses deux ailes – Icare menacé par « la flambée de l’été roux, l’épi roidi de [s]a chevelure, le « i » brûlant du Paraclet ». Le jeune Icare les lèvres meurtries par un impétigo, comme les chevaux – encore eux – gênés par le mors aux dents, Icare alors menacé de ne plus pouvoir sourire aux jeune filles, de ne plus arrondir l’o de son prénom, ni de faire s’envoler sa timidité de jeune « poulain ». Farouches, les mots gercent les lèvres, s’approvisionnent, lentement, sont une source capricieuse, près de tarir, « eau boueuse, grumeleuse de cailloux ».

Plus loin, c’est un arbre majestueux, un cèdre du Liban, qui déroule l’alphabet jusqu’au A originel : on l’avait soutenu de poutres appareillées en delta consolidé par une traverse : et cela donnait l’initiale, le A géant d’un origine écrasée par les branchages, où couraient des écureuils passant d’un bond de la puissance informe et végétale à cette lettrine, dessinée par quelque paume énorme travaillant en sous-sol, et qui n’irait jamais plus loin que le seul infranchissable d’une histoire oubliée – que l’arbre, lui, se remémorait, inscrite dans les ronds concentriques de sa mémoire souveraine, et muette.

Pour mieux entrevoir l’avenir, l’enfant se remémore un passé légendaire qu’il n’a pu connaître, et il décrypte le monde – arbres, oiseaux, salamandres, chèvres, lapins à l’oeil rouge, ciel immense et « terre à bêcher » – sur le mode de l’analogie : la peau de l’arbre, tachetée, ocellée, comme lépreuse, rappelle le pelage des ânes, « de ces hauts baudets du Poitou brayant hirsutes, touffes de poils bringuebalant à babil de crasse sur leur cuir ailleurs pelé » ; le sycomore est cette étoile en déroute « chutant du haut du ciel pour semer sa graine » ; le grenier plongé dans la pénombre, où sèche le linge, est un « univers intestin » ; l’ange n’est qu’un hybride mi-homme mi-oiseau. Se souvenant d’Ovide, le poète sait que les êtres et les choses se métamorphosent, manière de figurer le passage délicat de l’enfance à l’âge adulte, lorsque le corps paraît monstrueux et que pousse « quelqu’un d’autre dans les jambes, dans le ventre et jusque dans la poitrine ».

Sourcier des temps primitifs, l’enfant écoute et reproduit d’abord le son des bêtes, en tire des onomatopées, autres cratyles : « sans doute avais-tu bien plus grande aptitude à répéter un trille de merle, un miaulement, des caquetages de poule », se rappelle le poète. Dans le monde, assez rural, du poète, l’apprentissage de la langue semble moins passer par l’école que par le voisinage des bêtes, des arbres et des morts, porteurs de gestes ancestraux.

Imitateur, et partant schizophrène : pas que toi dans ta gorge mais les autres et c’était Légion leur patronyme. Cris de bêtes, bien entendu, dès ton âge le plus tendre, puis la coriace parole des hommes, d’où qu’ils viennent, quoi qu’ils disent. Cela qui te parlait, dialoguant Guignol.

Le chat qui donne des coups de griffe sur le hérisson, c’est l’enfant « but[ant] contre l’imprononçable, la bobine de fil hérissée d’aiguilles à coudre ». La recherche du mot juste c’est le vieil ou la vieille pompant l’eau de la fontaine ; un bafouillage c’est la glotte qui achoppe sur un nœud, pomme d’Adam qui monte et descend dans la gorge comme le vieux seau dans le puits.

Grommeler, c’était la langue pas lisse, les grumeaux dans la salive comme dans la pâte à clafoutis mal lustrée sous la spatule – seules concrétions permises : griottes et noyaux. Ça donnait dans la bouche un gros goût de farine crue, c’était mordre à même l’épi, mâcher les barbes avec, s’enrôler volaille à gésir graveleux, caquetant, se fichant comme d’une guigne de l’ergot qui rend fou.

De cette mêlée de cailloux, de grumeaux et d’eau calcaire l’enfant-poète crée un refuge de mots, « détachant les syllabes pour les mieux regrouper, les répandre – empierrant – sur la voix ». C’est l’ordonnancement du cosmos à hauteur de petit homme, tel un nain piochant dans les carrières de quoi rendre au monde sa beauté. L’arpentage du monde de l’enfance, à la recherche des origines, est ingrat, même cruel : sol pierreux, sève amère, fleurs effeuillées « en manger cannibale », ceps cisaillés pour mieux goûter, en rapace encore, le jus de la grappe. La langue, comme le monde, est toujours malmenée, palpée, soupesée, mâchée, recrachée, et l’enfant-archéologue est aussi un vandale. On ne fait pas parler les mots sans violence ; il faut les blesser, les presser pour qu’il en sorte un suc germinateur, une langue racée, ce lait qui dégoutte des arbres. Mais c’est une violence étrangement empathique ; « qu’on fasse en conscience mal aux mots » insupporte le poète. Car le poète pétrit la pâte des mots pour l’ennoblir. Ainsi de cette souillarde « soudainement magnifiée par son apparition terrible », faisant oublier la soue des porcins pour être « lavée des souillures, des rinçures, des eaux grasses, du péché originel ». Ou encore de cet étrange rituel cathartique, où la blessure s’imprime aussi sur la langue de l’enfant :

Alors tu t’essayais à l’ordalie d’une cuillère de purée mangée trop chaude, brûlant sans cri tes muqueuses – peut-être fallait-il libérer par la mutilation le chant : disait-on pas des geais qu’ils nouaient parole humaine, frein coupé de leur languette ? – et tout d’ailleurs babillait mieux, circoncis : la courge évidée s’animait de résonances ; purgée de sa moelle la bûchette de sureau sifflait aigu ; les castrats gardaient pure leur voix d’enfant.

Dans la bouche de l’enfant, dans les mots du poème, l’origine est toujours convoquée et rédimée. Tout le bestiaire des mots sales, ces mots de la campagne que l’on ne rencontre plus guère dans les livres, est à la fois exhorté à exister encore, et exhaussé dans le recueil-refuge du poète. En retour, l’enfant, d’abord « petit oiseau » « en rupture de chant », se nourrit, gonfle, happe les voyelles après avoir pris « le temps de trouver son registre », sa voix de poète. La figure, « en manque d’images […] recréant les lignes tronquées, les courbes », le regard [la] restitue, voyant ». Convoqué par une mémoire branlante, le poème, ou même le roman, est un « système de bris », rapprochement fortuit d’images et de sons, ersatz du passé, « généalogie de bouches », brutale reconnaissance. On a là une idée de la littérature qui invite chaque lecteur à percer les broussailles, oser emprunter les friches et les méandres, et plaider pour une lecture à rebours des sentiers battus.

Lionel-Édouard Martin, Cratyle pour mémoire – Petites proses sur fond de mots, Publie.net, 2017

Mangés par la terre de Clotilde Escalle

Soutine-Femme au rocking chair 1916
Chaïm Soutine, La Femme au rocking-chair, 1916

Ce qui frappe d’emblée dans le troublant roman de Clotilde Escalle c’est l’omniprésence de la chair. Tous les personnages ne s’expriment que par elle. Seule Caroline, la plus malmenée de toute la galerie d’éclopés qui peuplent le livre, s’amusent encore avec les mots, ce que sa mère lui reproche. Elle tisse une improbable robe de mariée avec le drap de l’hôpital psychiatrique où elle est retenue, et, « pour que le monde se remette en place », elle la tisse avec des mots qui disent ses rêves, son espoir fou de mieux vivre, loin de sa mère, avec ses deux bourreaux, ces deux cruels « crétins » qui la violent, la fouillent chaque nuit à l’hôpital psychiatrique :

Petit point de croix. Patiemment. Respiration ample. Elle n’est pas seule. Le monde en cousant. Coups de sang, folies meurtrières, disparitions, guerres, il n’y a jamais beaucoup de bonheur. Il lui arrive de l’inviter, petit point par-ci, petit point par-là. Qu’importe que le drap soit sali par endroits, le fil en éparpillera les taches en d’infimes traces. Cela pourrait être un suaire aussi, où imprimer le visage. Dire : je m’appelais Caroline, je n’étais qu’un son dans le monde.

Caroline finit presque par s’attacher à ses bourreaux, elle finit par vouloir la robe rouge dont ils lui parlaient lors de ses nuits de torture. Le malsain devient le tendre. « J’appelle ça exaltation », tente de se convaincre Caroline.

Déformée comme les sujets de Soutine, la chair déborde du livre. Ce que voit Jeanne du documentaire sur le peintre alors que sa tête repose contre les genoux de sa mère est comme un condensé du roman :

Des maisons comme des visages tordus par la curiosité, des petites apocalypses au bord de l’abîme, la montagne un magma, et des routes, encore des routes, qui ne ressemblent à rien, surtout pas à ces chemins pittoresques pour Anglais en mal de Provence, par exemple rien de tout ça, des routes boueuses avec dessus des gens du coin, aux visages tout aussi compliqués que ces routes sinueuses, sans autre objectif que d’aller se fracasser contre quelque chose, quelqu’un.

Les routes sinueuses, les visages déformés sont les cicatrices de violences qui se transmettent de mère en fille, d’homme à femme. Cette violence mimétique, sismique au point d’imprimer son empreinte sur la géographie de la ville suscite fréquemment le malaise lors des incroyables scènes de viol de Caroline par les deux frères – « c’est bien mieux que le trou d’une chèvre », dit l’un d’eux, « décharge et puis tu reviendras », entend-on encore. La violence est plus retenue, et alors plus amère, dans ces scènes de sexe sans amour, lorsque les chairs s’épuisent, suintent, claquent les unes contre les autres, les souffles rances mêlés, à la recherche de la petite mort. Les intérieurs sont aussi glauques, aussi fanés que le notaire Puiseux, à l’esprit étriqué (« On dit Maître – mon Dieu, pourquoi relever, quelle vanité ! »), qui lit Chateaubriand à Agathe avant de jouir, aussi fanés qu’Agathe, sorte d’Emma Bovary désabusée qui annoncerait d’un ton indifférent à sa fille qu’elle a un amant, comme si le grand frisson qu’elle recherchait n’avait déjà plus d’importance, aussi fanés que la mère des deux dingues et de leur frère Paul, vieille peau à la « masse indolente » prénommée Gervaise qui dort dans l’abribus et aurait été belle dans sa jeunesse.

Dans ce livre, la chair y est morte, comme les animaux empaillés d’Éric, morte avant même d’avoir joui. Tout commence par la vision d’un corps endormi, celui du père des deux dingues et de leur frère de poète. Le père dort depuis une semaine dans la grange, comme cuvant son vin. La chair, humaine et donc animale, empeste, et c’est le vétérinaire qui formulera l’évident diagnostic : le père est mort depuis une semaine. Cette vision macabre d’une famille de dingues qui se préoccupe davantage de la Rêveuse, la vache qui va mettre bas, que du père mort empoisse tout le roman : « La mort des vaches est notre plus grand souci sur cette terre », clament-ils.

Le poison se répand dans toute la ville et invite le lecteur à écouter les voix de ces premiers visages peu amènes. Les premières pages s’écrivent avec ce « on » du témoignage maladroit, ce « on » qui implique inévitablement l’oreille sidérée, puis les chapitres enfantent des « je », des « tu » qui monologuent et font entendre le ton sentencieux d’un notaire, les conversations sans aucun romantisme de deux jeunes gens, la poésie d’une internée, la voix de la raison qui cherche à ramener une jeune fille dans le droit chemin. La polyphonie du roman efface les frontières des discours et ramène la ponctuation à ses plus simples fonctions. Le livre devient « une forêt de sons », comme le dit Caroline.

Au gisant de père, cireux et puant, qui ouvre le roman d’autres personnages donnent la réplique. La ville grise, réduite à ses façades décrépites, à ces murets qui perdent petit à petit leurs pierres, à ces chemins coupe-gorge se dépeuple d’hommes forts, c’est-à-dire dignes de confiance : le père de Caroline, le seul à l’avoir perversement considérée, est un vieillard impotent qui explique la mélancolie des femmes par un kyste aux ovaires ; le beau-père de Jeanne est mort, parti définitivement ; le notaire est comme vampirisé par sa bonne, Gabrielle, inquiétante Annie Wilkes qui vénère son M/maître ; « le ciel dans la tête », Paul ne peut pas être un homme, un vrai, parce qu’il est un poète à la « voix douce, une voix enrouée qui tente l’ailleurs » ; Éric, l’empailleur, passe ses journées dans sa camionnette, sans l’espoir d’une virée loin de cette ville qui l’englue.

Hommes fades, femmes fortes ? Le regard que les hommes du roman porte sur elles est celui que portaient les neuropsychiatres du XIXe siècle : que des hystériques ! Dans sa cellule capitonnée, Caroline crie pour évacuer ses humeurs : « il faut que je crie, sinon… ». Elle se réfugie dans la « tendre enfance », un cliché redoublé – l’enfance n’est jamais si tendre et l’était encore moins pour Caroline lorsque sa mère et sa sœur cadette l’encourageaient à faire la folle :

Les robes suspendues aux cintres, entre lesquelles elle se faufilait, se grandissait sur des chaussures à talons, s’aspergeait d’eau de rose, des comptines plein la tête. Un enfant, ça ne se rend pas compte, ça affirme son amour avec autant de force et d’évidence que le soleil qui brille, oui, ça se prendrait bien pour le soleil, jusqu’à ce qu’on le remette à sa place.

Caroline et Jeanne sont des répliques contemporaines de Bernadette Soubirous dont le corps mystérieux fascine Jeanne et son ami Éric. La jouissance, mystique ou physique, continue de susciter l’effroi et l’incompréhension : ces jeunes femmes sont des jeunes filles « insatisfaites et vicieuses », elles ne peuvent maîtriser librement leur corps. Alors elles sont internées, marginalisées parce qu’elles sont jeunes et belles, parce que leurs chairs ne sont pas encore mortes, parce que « le désir d’une jeune fille [est] précieux important, qu’on p[eut] ne pas en avoir honte ». Les mères les rejettent, les pères ne peuvent les protéger. Elles affichent outrageusement leur beauté comme Jeanne au décolleté profond, aux talons aiguille, un chewing-gum dans la bouche et qui répond sans s’effaroucher au « T’aimes pas sucer ? » d’Éric. Faudra pas s’étonner si on l’agresse, pensent les aigres habitants de Nevers, « en jupe jusqu’aux mollets, les jambes serrées, oui, les jeunes filles doivent se tenir ainsi », ajoute Maître Puiseux. Caroline, « exaltée, mélancolique, mal attifée, brillante au lycée, certes, mais inadaptée », donc « zinzin », violée chaque nuit, attachée faute de mieux à ses bourreaux, a simplement une « sexualité débordante », disent les médecins. La sexualité, ce « secsse » écrit sur le mur d’un immeuble, est cette chose sale qui s’éprouve dans la violence, s’attrape, qui dégoûte les gens respectables comme cette bourgeoise d’Agathe, et qui les attire comme la seule transgression qu’ils puissent s’offrir en cachette, loin des fenêtres où les voisins guettent.

Reste que ce sont elles, Caroline & Jeanne, qui portent l’espoir d’un ailleurs, d’un inconnu qui ne peut que passer par ce long et immense dérèglement de tous leurs sens. Filles-méduses, elles « s’arrêtent parfois et s’offrent au ciel en riant », « les cheveux longs et noirs, telles des algues », trempées par la pluie. Comme Constant, l’acolyte des deux dingues qui « remplacerait volontiers [la morne vallée] par la pierre et la poussière rouge du canyon », elles rêvent d’Amérique, « ce fantasme d’un espace à soi », l’Eldorado de tous les jeunes gens désœuvrés, cette illusion de carte postale. Bien que ses références soient à chercher du côté de Baudelaire, Paul, qui dans un monde meilleur aurait su s’entendre avec Caroline et Jeanne, exprime déjà la révolte façon beatnik par ses tableaux hallucinés :

Du verre pilé, de la moisissure, du champignon et de la grosse araignée, et cet été des mantes religieuses d’un vert tendre, de l’acacia qui touche les fils à haute tension jusqu’à brûler, des clous rouillés et de la vache qui meugle, l’épicerie culturelle avec des énergumènes qui descendent de leur camionnette pour chanter, jouer la comédie, un sourire pour nous les attardés, un sourire forcé, une voix trop forte, ils dansent, du rock aussi dans les champs – révoltez-vous, jetez votre aliénation, ne soyez pas aussi grégaires -, le loto qui ne rapporte jamais un sou. On vivra bien cent ans, mes frères et moi, entre l’asile et ici, la vie est si calme, on vivra sous les frênes et les saules.

La ville de Toul, au nom le moins poétique qui soit, est représentée sur une petite peinture. Elle servira bien de repoussoir lorsque Jeanne sera enfin partie. Et incarnera le souvenir d’une ville terne, ville-métamorphose : « Et si tu as un peu plus d’imagination encore, ça pourrait être une vue de Paris au temps jadis, depuis un certain angle, la cathédrale ça pourrait être Notre-Dame. Je vais aller plus loin, lui dit le vendeur, ça pourrait être toutes les villes traversées par un fleuve. Tu enlèves la cathédrale, pour celles qui n’en ont pas, tu mets une église à la place. Ça fleure bon chez nous, la beauté et la tranquillité ». Copiteau, Nevers ou Toul, quelle différence, anywhere out of Copiteau, songe Jeanne, il faut « quitter les hérons et les oies centrées ». Si Caroline, la « rapiécée », « piétine » et ne sortira peut-être pas de son enfer psychiatrique, Jeanne, son reflet plus assuré, pourra espérer faire des croquis de villes imaginaires qu’elle amasse dans son carnet une réalité. À quoi ressemblera cette réalité « vaste, dense, folle, ouverte, généreuse » ? À l’Amérique ? À une ville avec cathédrale ou clocher d’église, « où la seule direction à prendre est celle de la salle polyvalente ? « Tentative impossible de description », comme le répètent les dernières pages. Les jours dans Copiteau se ressemblent après que « les saisons ont tourné », les désirs s’embrasent pour vite s’éteindre, l’appétit de chair, de jouissance est insatiable ; tout recommence donc, et les chairs n’en finissent pas de mourir, mais, de ce qui se niche dans les cœurs, dans les consciences dérangées, libres et stupides on ne peut que tenter l’impossible description.

Clotilde Escalle, Mangés par la terre, Éditions du Sonneur, 2017

La Magie dans les villes de Frédéric Fiolof

hmichaux« Or ton truc, ce n’est pas un roman… À peine un hoquet de l’âme », dit une vieille fée à celui dont elle a exaucé le troisième vœu : fumer, fumer jusqu’à ce que tout s’efface. En disant cela, elle semble refermer le livre sur un « je » qui s’affirme, reprend forme et voix alors que ce personnage n’était jusqu’à alors perçu que de l’extérieur. Racontait-il dès le départ sa propre histoire à la troisième personne du singulier ? Étranger à lui-même, à son corps surtout, le personnage vit dans une légèreté qui lui fait voir le monde autrement et qui reconfigure, à sa suite, la réalité. La langue se nourrit elle-même d’une prose sautillante, sans effets, qui enchaîne les bizarreries comme si elles étaient des évidences.

Constitué d’une série de fragments, appropriés à l’errance dans une ville aux contours brumeux – on pense à Robert Walser, d’ailleurs cité, à Walter Benjamin, la teneur analytique en moins -, le curieux livre de Frédéric Fiolof suit un personnage fantasque, presque incongru mais attachant par ses excentricités. Il croise sur sa route un ange, qui s’évapore de jour en jour, et une vieille fée désabusée qui a oublié comment exaucer un vœu. L’homme est marié à une femme presque aussi étrange que son mari : elle non plus ne s’étonne pas que la mer envahisse leur appartement après que le fils bricoleur a démonté les canalisations. Elle garde dans son ventre un enfant qu’elle ne veut pas faire naître alors que son mari se plaint de rester un « père abstrait » et souhaite tomber enceint à sa place. L’enfant viendra au monde sous les traits d’un préadolescent.

Le lecteur ne s’étonne rapidement plus de ces écarts et accepte que le monde de ces personnages soit empreint de cette magie qui aide à illuminer une réalité plus grise – grise, comme le sont ces plats poèmes de Maurice Carême qui reviennent à l’esprit du couple, gris comme ce long mur qui sépare les vivants du cimetière, où ce Plume réinventé aime rendre visite aux morts et ajouter des épitaphes sur leurs tombes. La magie est comme la béquille du monde perdu de l’enfance, à un âge où la nostalgie ferme les yeux sur le présent, où « il y a cette grosse boule qui roule dans <l>a gorge comme la marée. » Évidemment, personne ne comprend ses agissements, à commencer par son patron qui lui interdit de lire sur son lieu de travail. On l’imagine alors sous les traits d’Henri Bemis, ce guichetier empêché de lire par son épouse dans l’épisode Time enough at last de la série The Twilight Zone. Alors, à quel monde appartient ce curieux personnage ? Il semble doué de la capacité de glisser d’un monde à l’autre, on le soupçonne même d’être déjà mort et, comme l’oncle Maurice ou « le père mort », de continuer à converser avec les vivants. À moins qu’il ne vive dans ses rêves, lui qui dit les oublier à son réveil ?

C’est curieux, lui que l’on dirait rêveur, il ne se souvient presque jamais de ses rêves. Cette amnésie l’incommode beaucoup. Il se demande souvent ce que peut bien être un rêve dont celui qui le fait n’a pas le moindre souvenir. Le nombre faramineux de ces histoires manquées lui donne le vertige. Il se sent dépossédé, abusé. Il voudrait inventer un cimetière spécial pour ces histoires-là. […] Peut-être s’est-il déjà perdu dans la neige avec Robert Walser. Ou bien peut-être que chaque nuit, il échappe de justesse à la morsure d’un monstre symbolique et velu. […] Quand son dépit est trop fort, il s’assoit par terre là où il est, et il se venge : il rêve à sec. Il porte une torche dans le ventre d’une baleine, il joue au rami avec son grand-père mort, il se perd dans la neige avec Robert Walser.

Au fond, les « peut-être » et les questions importent plus que les réponses, et c’est de cette incertitude que le texte de Fiolof tire son originalité et sa poésie. Son héros, peut-être simplement un doux dingue, sait que la beauté vient souvent de paradoxes, de situations absurdes au premier abord ou prises au pied de la lettre, lorsqu’un mot, une expression est remotivée, réincarnée. Cette petite âme qui rêve d’avoir le cœur d’enfant de son fils de dix ans n’a oublié qu’une seule chose : qu’elle l’a toujours.

À 10 ans tout est encore possible et l’on ne croit pas au destin. On arrache les ailes des papillons sans s’imaginer qu’on le regrettera un jour. On ne sait pas ce qui aura compté alors on peut tout faire et tout encaisser. On aime comme un vampire et l’on fait encore de vrais cauchemars. À 10 ans on est plus rapide qu’un lièvre et plus fort qu’un boxeur.

Une bouche sans personne de Gilles Marchand

Franz-Xaver-Messerschmidt_37
Tête de caractère de Franz Xaver Messerschmidt

En 2015, Gilles Marchand et son comparse Eric Bonnargent nous avaient révélé Le Roman de Bolaño, un thriller épistolaire très malin et, comme Une bouche sans personne, faussement léger. Au-delà du jeu du chat et de la souris qui se tissait entre les deux épistoliers, le roman explorait l’empreinte de la fiction dans la réalité et montrait ce qu’un homme était prêt à faire pour faire plier celle-ci sur celle-là.

Une bouche sans personne prolonge en quelque sorte cette réflexion mais de manière moins angoissante, moins roublarde, plus tendre donc. Gilles Marchand fait parler, affabuler, un homme qui a tu pendant longtemps son très lourd secret. L’homme, ce « personne » dont on ignorera forcément le nom, se montre toujours le visage à moitié camouflé par une écharpe. Les passants, les rares amis, les habitués d’un café parisien, les collègues ne peuvent s’empêcher de fixer la difformité, la monstruosité qu’ils devinent. Tous se sentent gênés de ne pas le voir tout à fait, tous, sauf elle, Lisa. Lisa, la serveuse d’un café où l’homme se rend chaque soir, Lisa qui sait regarder les gens dans les yeux sans les mettre mal à l’aise, Lisa qui a toujours le sourire de celle qui vous met en confiance, vous fait espérer qu’une main se tend, Lisa dont l’homme est amoureux. Elle est celle qui illumine les pensées assombries de l’homme, un asocial qui vit une existence de comptable pour ne pas s’effondrer définitivement. Certaines pages de ce long monologue sont traversées d’élans d’amour pur, presque naïf, où la beauté de la femme aimée se révèle quelques années après la première rencontre et s’impose ensuite comme une évidence des premiers instants – la femme aimée sera belle, même coiffée d’une autre manière sur une vieille carte d’identité, l’homme en est convaincu. Mais cet amour aussi ne s’exprime pas, ne se vit pas comme dans les livres. Ici, il se rêve au milieu d’une bande d’amis, dans un café de plus en plus bondé, aux côtés de Thomas l’écrivain, qui sait que l’écriture s’impose d’abord à soi, et de Sam, qui reçoit des lettres mi-loufoques mi-macabres de parents morts il y a des années. Ici, on y invite la femme aimée en l’obligeant à présenter ses papiers d’identité à un gardien d’immeuble plus que zélé puis on l’invite à entrer dans le tunnel creusé parmi des dizaines de sacs poubelle, entassés jusqu’aux premiers étages.

C’est alors que le lecteur comprend que l’homme a besoin de ce monde perpétuellement décalé pour façonner un monde, son monde perdu lorsqu’il était encore un petit garçon. Le traumatisme de l’enfant, survenu un 10 juin quelque part dans le Limousin, a trouvé un semblant de réparation dans la perception de plus en plus hallucinée, fantasque de cet homme qui a conservé son regard d’enfant dans son corps d’adulte. Le narrateur perpétue, dans un réenchantement mélancolique du monde, la mémoire de son grand-père, Pierre-Jean. On croit d’abord que le récit de Gilles Marchand n’est qu’un énième hommage à une figure aimée, l’énième témoignage d’un héritier ; on imagine aussi qu’il a dû arriver quelque chose de grave à ce grand-père pour que l’homme en vienne à décrire sa vie de manière aussi fantaisiste, irréelle. C’est que l’on a oublié que la bouche qui parle c’est la sienne, une bouche mutilée qui soir après soir réapprend à parler, à tisser du lien avec des camarades qu’elle n’ose, par pudeur, qualifier d’amis, avec des curieux venus reformer l’antique parterre de l’aède. La bouche sait tout ce qu’elle doit à ce grand-père qui réinventait un Paris de fiction pour faire sourire son petit-fils, qui décrit l’amour comme cette nécessité impérieuse de reprendre son souffle :

« J’étais à Paris pour le week-end. C’était la première fois que je venais. Juste après la Grande Guerre. J’étais sur un boulevard. Un grand boulevard, tout était grand à cette époque : les guerres et les boulevards. Je ne me souviens plus lequel exactement. Parce que ce qui était important, c’est que j’étais sur le dos d’un éléphant. […] J’arrivai sur les grands boulevards lorsque l’animal marcha sur une punaise. Pas l’insecte qui empeste quand on l’écrase, mais le petit objet pointu qui sert à accrocher les photos aux murs.

Le pauvre avait une patte crevée. Impossible de continuer. Les passants me regardaient étonnés, certains protestaient parce que j’encombrais le trottoir. Je descendis de la selle afin de voir si je pouvais souffler dans la trompe pour regonfler Alphonse (c’était son nom). Mais en mettant le pied au sol, je marchai à mon tour sur le punaise et me mis à me dégonfler aussitôt. Je perdis deux centimètres, puis trois. Mon corps rapetissait en prenant des formes non répertoriées dans les manuels d’anatomie.

Parmi les badauds, certains applaudirent, d’autres partirent en criant. […] Heureusement, une jeune femme s’approcha de moi, m’attrapa une jambe d’une main tandis que l’autre farfouillait à l’intérieur de son sac. Elle en retira une rustine qu’elle appliqua directement sur le trou laissé par la punaise. Mon corps se calma, mais j’étais vraiment dégonflé. Il fallait trouver une solution : je ne pouvais pas revenir à la maison comme un édredon éventré. Je regardai la jeune femme d’un oeil suppliant. Elle posa ses lèvres sur les miennes et souffla, souffla, souffla jusqu’à ce que je reprenne ma forme initiale.

N’étant pas assez assurée que sa rustine était d’excellente qualité, elle préféra passer le reste de la soirée à mes côtés. »

La bouche sait surtout qu’il y a des confessions qui ne doivent aller jusqu’à la complaisance. Certains secrets doivent se chuchoter, être réservés à ceux qui ont d’abord une oreille et non de ces yeux qui tentent de déchiffrer l’horreur derrière l’écharpe. Le grand-père s’efface petit à petit des souvenirs réinventés par le rhapsode. Il laisse place dans les dernières pages du livre à l’envers glaçant, c’est-à-dire terriblement réel, de ce monde d’extravagances où une grève des éboueurs durerait des semaines sans qu’un locataire se décidât à sortir les poubelles après la mort de la concierge, où les Parisiens apprendraient à trembler pour un funambule qui jouerait avec la mort entre deux immeubles, où un nostalgique de la sévérité militaire contrôlerait les allers et venues d’un immeuble, soldats de plomb à ses côtés. S’éteint le temps de la rêverie, du conditionnel, et triomphe le temps des certitudes de l’histoire, une époque où l’on ne peut revendiquer sa propre temporalité, où les boulangères, si avenantes au premier abord, imposent leur futur (« avec ceci vous prendrez ?… ce sera tout ?… ça vous fera trois francs si sous. »). La guerre a certes prescrit un futur pesant, mais le rhapsode navigue habilement entre les époques et fait enfin entendre, venu du passé, un sanglot dans une voix que l’on imaginait jusque-là monotone à dessein. Le récit, entremêlé déjà des interventions des auditeurs, singularisé par le grain de la voix du grand-père, devient polyphonique en accueillant les incompréhensions et les terreurs d’un petit garçon et de sa mère sur le point d’être asphyxiés et brûlés comme tant d’autres avec eux :

De la paille ? Où est maman ? Où est sa main ? Je ne veux pas la perdre. Pourquoi tout le monde est par terre ? Pourquoi toute cette paille ? Pourquoi de nouveau des coups de feu, des sifflements, des cris. Pourquoi est-ce que tout résonne ? Pourquoi est-ce que l’on ne prie pas, dans cette église ?

Peu à peu le récit se recompose, se montre plus construit qu’il ne le paraissait : les excentriques et les fous passent d’un monde à un autre et retrouvent un visage et une histoire ; les vies, effacées par les centaines d’autres, anonymes, avalées par les guerres mondiales, se voient sauvées, magnifiées pour certaines, par le récit de cette bouche. Ces cris inarticulés, ces cris au contraire hurlés en vain, ces cris qui hantent Pierre-Jean depuis ce dix juin retrouvent, grâce aux veillées organisées bon gré mal gré par cet homme, elles aussi leur bouche. Avant de trouver l’apaisement, il fallait là encore glisser le monde et sa sombre histoire sous le filtre de l’imaginaire, de la quasi magie, et tenir à l’écart l’existence rassurante de comptable qui compte et décompte ses listes de chiffres restés orphelins.

Gilles Marchand, Une bouche sans personne, Aux forges de Vulcain, 2016.

Intermède : Et quand tu écriras de Sylvie-E. Saliceti

et quand tu écriras ne regarde pas le temps

tu l’as vu se lever le temps – comme s’il était libre
le temps pierreux – chaînes aux pieds – s’arrêter à la nuit
dans la geôle où coule

l’abandon  La lampe basse de l’heure a camouflé
les étoiles sous la neige Le temps
dort dans son cachot La lune
– encore accoudée au bord de la fenêtre –
lui radote sa vieille histoire ressassée
ses idées-araignées
salies par la clarté
aux embrasures L’instant demande :
dis-moi la vérité sur l’amour
et vient l’art de la joie Le soleil de pierre je le taille
le soleil de bois je le fais brûler Le soleil de bronze
il sourd sous le gong Et quand tu écriras

le soleil n’aura rien à dire Il ne sait pas
parler à la neige – jusqu’au dernier flocon
il la perd
dans le lac d’un arrière-pays que personne
ne connaît et qui s’appelle la mort

cette nuit j’ai vu marcher le temps comme s’il était un homme
le temps comme s’il était vivant avait blanchi ma vue
– sais-tu ce que j’ai fait ? –
je l’ai remis entre deux gardes Ce siècle noir
fait mien – barricadé derrière
la porte – il est à présent
le plus pur prisonnier des nuages et il s’appelle
la foudre
il existe une cérémonie pour l’enterrer
tu le reconnaîtras cet ermite entre les grains du papier

[…]

Sylvie-E. Saliceti, Et quand tu écriras, La Porte, 2015