Etty Hillesum, « le cœur pensant de la baraque »

Etty_HillesumQue faire de ce corps qui m’a été donné,
si mien, si intime ?
Si je suis en vie, heureux de respirer,
dis-moi, qui dois-je bénir ?
Je suis cette fleur et ce jardinier,
loin d’être seul, prisonnier sur terre.
Vois mon souffle de vie s’exhaler
sur la vitre nette de l’éternité.
Composant une figure,
jusque là inconnue.
L’haleine s’évapore sans laisser de trace,
mais une forme, nul ne la peut dégrader.

Ossip Mandelstam

Découvrant les journaux d’Alejandra Pizarnik (1936-1972), poète argentine qui sondait les recoins du langage jusqu’au désespoir, j’ai soudainement repensé au journal et aux lettres d’Esther « Etty » Hillesum : un même désir de style de vie les étreint, l’exigence de conduire la langue jusqu’à son extrême intensité — celle qui frôle le silence — les mène à s’écrire et à réécrire jusqu’à l’épuisement.

D’origine juive, née en 1914 d’un père professeur de lettres classiques et d’une mère qui avait quitté la Russie des pogroms, sœur de Jaap et de Mischa, Etty vécut à Amsterdam où elle suivait des études de littérature, d’hébreu et de droit. Elle donnait des cours de russe et fréquentait les cercles antifascistes et sionistes bien qu’elle ne s’engageât jamais en politique. En 1937 elle s’installa chez Han Wegerif, veuf comptable qui devint son amant. La maison, logeant Wegerif et son fils, la cuisinière et une amie, Maria, était un microcosme auquel Etty faisait souvent référence dans son journal. En février 1941 Etty rencontra Julius Spier, juif allemand dont le cabinet de psycho-chirologie connaissait un fort succès, d’abord en Allemagne puis aux Pays-Bas. C’est à la suite de séances intenses avec Spier qu’Etty débuta son journal, le 8 mars 1941. Il sera d’abord conçu comme une autre thérapie, espace de formulations de désirs et d’angoisses, moyen de contrer la menace de devenir folle comme d’autres membres de sa famille.

Le journal et les lettres d’Etty, ensemble inséparable tant ils témoignent d’une évolution spirituelle et stylistique de leur auteur, ont été écrits pendant dix-huit mois, de 1941 à 1943, jusqu’aux derniers jours avant son départ définitif de Westerbork pour Auschwitz. Pendant la guerre Etty avait fini par accepter un poste au Conseil juif d’Amsterdam, qu’elle quitta très vite, gênée de participer contre son gré à une collaboration sournoise. Elle se fait transférer à Westerbork, camp de transit situé sur la lande venteuse et humide des Pays-Bas et créé en 1939 par les Hollandais avant de passer sous commandement allemand. Dans ce camp elle occupera plusieurs fonctions : sorte d’assistante sociale, elle enregistre les nouveaux arrivés, organise les départs de convois et joue le rôle de messagère pour le courrier des détenus.

Bien qu’elle cherchât à retarder le plus possible la date de départ de ses parents pour l’Est, le camp vidé de jour en jour la rendit détenue. Elle décida de partir pour Auschwitz avec ses parents, raflés et conduits à Westerbork, et son frère Mischa, pianiste d’exception, exempté pour ses talents mais qui refusa de rester seul au camp. Pour seuls bagages elle emporta sa Bible et sa grammaire russe et préféra être dans un wagon au milieu d’inconnus pour ne pas voir le chagrin de ses parents. Elle meurt le 30 novembre 1943 à Auschwitz. Ses parents moururent durant le trajet ou furent gazés à leur arrivée, son frère décéda quelques mois après elle.

Etty écrit donc pendant la Catastrophe, presque au jour le jour, de manière plus ou moins intensive. Lorsqu’on connaît le destin de cette jeune femme, on ne peut s’empêcher de lire et relire son journal et ses lettres en pensant à la Shoah comme horizon proche. La Catastrophe, présent et avenir d’Etty, refaçonne la composition et la lecture de ses textes alors qu’ils étaient au contraire tout entiers tournés vers la vie et sa dynamique. Les cahiers d’Etty sont à penser autant comme des textes-testaments, témoignages précieux d’une vie sous la menace et d’une survie souvent mal connue (à Westerbork), que comme un laboratoire spirituel et littéraire, support d’impressions de lectures (Rilke, Dostoïevski, Saint Augustin…). Dans cet espace de retrait, repli sur l’intime, sont éprouvés la recherche d’un style, d’une forme à créer, accordée à la personnalité bouillonnante d’Etty, ainsi que la persistance de la foi — plus chrétienne que juive — tandis que la Catastrophe aurait dû taire tout espoir et faire pression sur l’existence individuelle.

Le journal et les lettres ont alors quelque chose de miraculeux dans leur insistance sur ce qu’il reste de vie quand tout s’éteint. Jeune femme passionnée, fascinée par Spier et couchant avec Wegerif, Etty transpose ses émotions en littérature afin d’en déduire un principe de vie, converti en principe de survie à mesure que l’extermination la rattrape. Aussi ne sépare-t-elle pas ce qui relève de sa plus stricte intimité (ses sentiments ambigus pour les hommes, en particulier pour Spier avec lequel elle entretient une « étrange liaison refoulée », sa sexualité, son avortement, ses périodes de boulimie) d’une Catastrophe qu’elle cherche à absorber, à intérioriser pour mieux la maîtriser. Si l’écrit s’apparente à un travail d’analyse, il n’est pourtant pas que cela. Par l’écriture diariste et l’expérimentation, la jeune femme devient progressivement écrivain en cherchant sous nos yeux une forme adéquate à ce qu’elle est en train de vivre. Contrairement à d’autres écrivains consacrés, le journal n’accompagne pas la rédaction d’autres textes jugés plus nobles : il est la condition même de la maturation d’une écriture, brutalement stoppée par la déportation — car à Westerbork Etty ne cessait d’écrire son journal et d’envoyer des lettres.

D’abord franchement introspective, redondante à force d’être scrutatrice, l’écriture tend ensuite à l’épure et se condense jusqu’à faire de la confidence une confession à tonalité mystique, où l’individuel s’efface devant l’expérience à vivre jusqu’au bout avec d’autres victimes. Le babillage d’une jeune femme séduisante et aimant les plaisirs est remplacé par l’ouverture extrême aux requêtes d’autrui au sein du camp et par l’attrait pour le silence de l’ego. Le 9 juillet 1942 Etty écrit refuser la dramatisation et les grands mots qui étouffent la singularité de ce qui n’a pas encore de nom pour en qualifier l’horreur : « Il faut oublier des mots comme Dieu, la Mort, la Souffrance, l’Éternité. Il faut devenir aussi simple et muet que le blé qui pousse ou la pluie qui tombe. Il faut se contenter d’être. »

Empruntant sa conception de la prose à la délicatesse des estampes japonaises, Etty se voit « tracer quelques mots au pinceau sur un grand fond de silence. » :

Il faut si peu de mots pour dire les quelques grandes choses qui comptent dans la vie. Si j’écris un jour, je voudrais tracer ainsi quelques mots au pinceau, sur un grand fond de silence… Les mots ne devraient servir qu’à donner au silence sa forme et ses limites.

La nécessité d’une vie stylisée par un sujet fait forme fait donc du journal l’incarnation et le témoignage d’une vérité, loin du simple compte-rendu et de l’égotisme. Ce n’est qu’en se retranchant dans l’espace le plus privé qui soit, l’écriture, qu’Etty pourra témoigner de quelque chose. Le témoignage d’une vie difficilement modelée en forme passe nécessairement par cette intériorisation de l’expérience de la Catastrophe filtrée par le style.

Le mouvement qui révèle le moi le plus profond à l’écriture procède chez la jeune femme d’une ascèse soutenue par la foi. Le journal et les lettres sont ainsi faits de déplacements du regard, de soi-même, dans un « Royaume » fortifié par le besoin d’écrire, à un exil hors de soi, de plus en plus recherchée lorsque l’écriture ne suffit plus à faire émerger une individualité altérée par la menace. D’abord thérapie et lutte contre elle-même, contre ses petits défauts mesquins (une jalousie excessive pour Etty), le journal est ensuite dépassement de la simple survie et de « l’occlusion de l’âme » : il aide à configurer un regard obscurci par un avenir de plus en plus incertain, il libère et démêle la petite pelote agglutinée au fond d’Etty. Paradoxalement, cette petite pelote se dénouera à mesure que l’histoire avec sa grande hache enserre une Etty devenue victime. L’autoréflexivité et la mise à distance d’Etty par de fréquentes injonctions à elle-même se double d’un regard plus surplombant, qui n’est pas le tiers auquel elle pourrait déjà adresser ce témoignage embryonnaire.

C’est ce regard-là qui transfère une Catastrophe encore illisible en une expérience à accueillir en soi : par cette littérarisation, qui n’est pas sublimation — toujours proche de l’obscénité —, ce quelque chose perçu par une jeune femme plus mûre acquiert un semblant de sens. Etty veut alors tout absorber, tout expérimenter, tout observer, même le mal :

Toutes les horreurs et les atrocités perpétrées ne constituent pas une menace mystérieuse et lointaine, extérieure à nous, mais elles sont toutes proches de nous et émanent de nous-mêmes, êtres humains.

L’assimilation atteint son intensité maximale lorsqu’Etty se sent capable d’observer cette charge du dehors, en un regard dominant l’étendue du désastre :

C’est étrange, je suis si paisible, j’ai parfois l’impression de me tenir sur les créneaux du palais de l’Histoire et d’embrasser le regard de vastes étendues. Je suis capable de porter sans succomber ce fragment d’histoire que nous sommes en train de vivre. Je sais tout ce qui se passe et je garde la tête froide. (14 juillet 1942)

Etty se peint comme le personnage d’une catastrophe collective vue de façon oblique: la beauté est le filtre de vision lui permettant de percevoir le dehors. Avant la destruction, voir la beauté était une souffrance pour Etty : « j’étais comme une âme en peine. Je me gavais littéralement de la beauté et du paysage et cela m’épuisait. Je dépensais une énergie infinie. C’était une sorte d’onanisme au fond. » Avec la Catastrophe, elle se laisse voir dans toutes ses nuances (parmi les laids défauts des déportés par exemple) au cœur même de l’horreur croissante. La beauté n’est plus une fin en soi, dont on se « gave », mais une manière « diabolique » pour elle de percevoir le vécu violent auquel elle est confrontée à Westerbork.

Le réel fait donc l’objet d’un combat, et il s’agit alors de sauver la part intime — la plus belle — dans cet espace de l’écriture privée qu’est le journal. Deux types de témoignage, liés par une même soif de beauté, alternent : celui d’un réel de plus en plus violent et celui d’une vie qui cherche à se préserver. Le deuxième type, le plus étonnant au regard de l’Histoire, tient du pari, de la promesse, voire de l’utopie pour Etty :

Mon Dieu, cette époque est trop dure pour des êtres fragiles comme moi. Après elle, je le sais, viendra une époque beaucoup plus humaine. J’aimerais tant survivre pour transmettre à cette nouvelle époque toute l’humanité que j’ai préservée en moi malgré les faits dont je suis témoin chaque jour. C’est aussi le seul moyen de préparer les temps nouveaux : les préparer déjà en nous. (20 juillet 1942)

Peu à peu, et sans jamais renoncer à la poésie, la jeune femme se fait témoin, superstes, pour ceux qui ont sacrifié au silence : l’ « âme sans épiderme » d’Etty, cette « écluse », veut se confronter à tout et espèrerait presque se trouver sur tous les champs de bataille :

Je veux connaître ce siècle du dehors et du dedans. Je le palpe chaque jour. Je suis du bout des doigts les contours de notre temps. […] Je me confronte à tout ce qui croise mon chemin. » Et, en une projection stupéfiante : « Tous les jours je suis en Pologne sur les champs de bataille. Tous les jours je suis auprès des affamés, des persécutés et des mourants, mais je suis aussi près du jasmin et de ce pan de ciel bleu derrière ma fenêtre, il y a place pour tout dans une vie. Pour la foi en Dieu et pour une mort lamentable.

En position de témoin omnisciente alors qu’elle n’est qu’une petite figure singulière et solitaire. Etty Hillesum prend en charge un « destin de masse » qui est celui du peuple juif:

Je devrais brandir ce frêle stylo comme un marteau et les mots devraient être comme autant de coups de maillet pour parler de notre destinée et pour raconter un épisode de l’histoire comme il n’y en a encore jamais eu. […] Il faudra bien tout de même quelques survivants pour se faire un jour les chroniqueurs de cette époque. J’aimerais être, modestement, l’un d’entre eux.

Ces phrases ont une tonalité prophétique dans un temps d’apocalypse. Etty se voit faire la chronique du peuple juif pour en garder la trace : elle semble ici s’inscrire dans la tradition mémorielle liée à l’exil et aux vicissitudes du peuple juif où garder trace par écrit de cette histoire juive prendrait une valeur quasi sacrée (« Zakhor ! »). Elle veut se faire le « dépositaire » et la « baraque-refuge » de ce qu’elle observe au camp, ainsi que le « baume versé sur tant de plaies » des détenus dont elle s’occupe patiemment au camp. Etty Hillesum devient Geheimnisträger (porteuse du secret), comme le furent les déportés au courant de l’extermination car dans ses formules elle semble déjà posséder un savoir sur la Catastrophe et la surmonter en un sens. Telle qu’elle la décrit, la Catastrophe semble même déjà passée. Etty Hillesum se projette déjà dans le futur comme témoin d’un passé qu’elle n’a pas encore totalement vécu :

Un jour j’écrirai la chronique de nos tribulations. Je forgerai en moi une langue nouvelle adaptée à ce récit, et si je n’ai plus l’occasion de rien noter, je conserverai tout en moi. Je m’abrutirai et reviendrai à la vie, je tomberai et me relèverai, et un jour peut-être, un jour lointain, j’aurai de nouveau autour de moi, et pour moi seule, une pièce toute calme où je resterai tout le temps voulu, un an s’il le faut, pour que la vie rejaillisse en moi, et que viennent les mots pour porter le nécessaire témoignage.

Courageuse jusqu’à l’acceptation d’un destin qu’elle a fait, n’hésitant pas à reconnaître que son aide précieuse à Westerbork peut aussi être lue comme de la collaboration, Etty insistera jusqu’à la fin sur sa vérité dissonante, presque dérangeante : la vie reste belle malgré tout :

C’est comme une petite vague qui remonte toujours en moi et me réchauffe, même après les moments les plus difficiles : « Comme la vie est belle pourtant ! ». C’est un sentiment inexplicable. Il ne trouve aucun appui dans la réalité que nous vivons en ce moment. Mais n’existe-t-il pas d’autre réalité que celle qui s’offre à nous dans le journal et dans les conversations irréfléchies et exaltées des gens affolés ? Il y a aussi la réalité de ce petit cyclamen rose indien et celle aussi du vaste horizon que l’on finit toujours par découvrir au-delà des tumultes et du chaos de l’époque. (23 septembre 1943)

Ce qu’elle voit au-delà des barbelés est déjà l’avant-texte d’un livre à venir rêvé et expérimenté dans la survie. Il s’écrirait dans une langue qui dirait comment « les épreuves se changent en beauté », métamorphose dont les lettres, resserrées sur le présent de la Catastrophe, témoignent déjà. La progression du journal vers les lettres est certes d’ordres générique et chronologique, mais aussi et surtout d’ordre phénoménologique. Le regard d’Etty se fait plus « diabolique », dit-elle, à mesure qu’elle approche de la Catastrophe : « Une observation détachée, presque démoniaque des événements reprend toujours le dessus chez moi. Une volonté de voir, d’observer froidement l’expression des visages humains jusque dans leurs derniers spasmes. »

Alors qu’Etty croyait avoir tout exploré du corps et de l’âme de ses proches, elle découvre au camp l’ « armature dénudée de la vie » grâce à ce regard extatique : « Pour moi ce fut une révélation. On est chez soi. Partout où s’étend le ciel, on est chez soi. En tout lieu sur cette terre on est chez soi, lorsqu’on porte tout en soi. » L’idée d’absorption de la réalité en soi se révèle au plus profond de la détresse. Prendre en soi le réel le plus violent suppose sans doute pour Etty de sortir définitivement de la forme du journal, et peut-être de toute écriture conventionnelle. Ne dit-elle pas en effet vouloir « pouvoir venir à bout de tout par le langage, pouvoir décrire ces deux mois passés derrière les barbelés, les plus intenses et les plus riches de ma vie, et qui m’ont apporté la confirmation éclatante des valeurs les plus graves, les plus élevées de ma vie. » (17 septembre 1942) ? Ce trop-plein de réel exigerait une autre forme littéraire, c’est-à-dire un autre système poétique, une autre langue, dont le journal n’est que le « pressentiment […] de l’expérience créatrice », comme l’écrivait Blanchot du journal de Kafka, et les lettres une ébauche encore imparfaite.

Mais le réel dont elle cherchait à se soustraire mettra brutalement fin à ses aspirations. Souriant encore au moment de monter dans le train, d’après des proches restés au camp, Etty croyait jusqu’au bout donner un sens à sa fureur de vivre. Dans une de ses dernières cartes d’adieu, elle écrivait encore : Vous m’attendrez ?

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