Intermède : Un autre. Chronique d’une métamorphose d’Imre Kertész

Double portrait : Ida Barbarigo et Zoran Mušič
Double portrait : Ida Barbarigo et Zoran Mušič

Goûter dans la vallée de Chamonix. Le soir tombait, l’air était vif… et parfumé. Au milieu des forêts inhabitées, des vallées et des crêtes, se dresse une étrange construction circulaire en verre, une espèce de musée. Sinon, rien, personne. Nous avons mangé sur une table en pierre le brie qui restait de la veille, des biscuits et nous avons bu un rosé local. J’avais froid, M. m’a donné son pull, elle-même appréciant la fraîcheur, son visage était rayonnant. En picorant, nous nous demandions quelle distance il nous restait à parcourir et où on allions nous arrêter pour la nuit. Les ombres s’allongeaient et prenaient des couleurs de plus en plus sombres tandis que le soleil éclairait encore les arbres sur la montagne. Je n’y pensais pas, mais je crois que j’étais heureux. Je sentais que par ce voyage, là, au pied du mont Blanc, mes soixante années d’enfermement, ma captivité trouvaient un accomplissement plutôt qu’une atténuation. Arrivé au seuil d’un autre mode de vie, j’avais compris que la ligne de partage était si nette, le gouffre qui séparait les deux modes de vie — le mien et le mien — si profond qu’il n’était possible de le franchir qu’au prix d’un effort suprême. Je me tenais pour ainsi dire à la limite d’un feu de forêt dévastateur et il fallait évaluer les pertes et les bénéfices ; mesurer ce que j’avais créé jusqu’alors et voir où je pourrais dorénavant chercher d’autres sources de créativité. Je sais que je serai tenté par les lieux communs, peut-être aussi par l’ivresse de la désinvolture qui est si facile à confondre avec le bonheur, et comme le voilier qui a perdu sa quille, je peux m’éloigner de ma vie. J’ai compris que le bonheur — mon bonheur — est à l’opposé de toute facilité. Le bonheur — mon bonheur — c’est la légèreté du fardeau, l’ivresse de l’ivresse, quand sur les images de la vie paraît pour un bref instant le fait stupéfiant d’exister et que la vraie couleur transfigure les couleurs.

[…]

Nous continuions tous les deux à vivre en prison, d’abord seuls, puis ensemble, parce que nous ne connaissions que la prison, et nous ne nous sentions chez nous qu’en prison. Nous nous étions rencontrés comme cela se fait dans les prisons : notre relation était une solidarité de détenus prête à affronter toutes les épreuves et sans lendemain. Mais ce n’est qu’une description, une formulation, une interprétation et celle-ci est nécessairement alignée sur une troisième dimension : il lui manquera toujours le secret indicible, le monde clos propre à deux individus et distinct de tous les autres. D’un coup, je me rends compte que ce monde n’existe plus, j’en ai tout au plus des souvenirs. Cependant, ces souvenirs ne sont que les miens, je chercherais en vain leur vérification, leur confirmation, leur deuxième dimension : il n’est peut-être même pas vrai que j’aie vécu, peut-être rien du tout n’était-il vrai. Elle s’en est allée, emportant avec elle la majeure partie de ma vie, le temps où mon œuvre a commencé et s’est achevée, et celui où, vivant un mariage si malheureux, nous nous sommes tant aimés. Notre amour était comme un enfant sourd-muet qui court, le visage rieur et les bras tendus, mais dont le visage se tord lentement dans un sanglot parce que personne ne le comprend et qu’il ne trouve pas le but de sa course. Je me rends compte, et cette certitude me donne presque le vertige, qu’en un seul instant le passé peut effectivement devenir tel qu’on le nomme : passé, réceptacle de vieilles choses, impressions, voix et images qui ont totalement rompu avec leurs sources vives, avec la vie qui les a fait naître et les a maintenues intactes pendant un certain temps. Mon histoire s’est détachée de moi : soudain, je perds l’équilibre comme si j’étais perdu, et qu’entre le passé et le futur je glissais hors du temps. Plus tard, je me redresserai de cet effondrement et j’obéirai à cet appel insistant, à cette voix qui, au-delà du brouillard qui m’entoure à présent, m’invite à vivre à nouveau. Mais en ce moment, ne sachant rien, ne comprenant rien, je me tiens à la limite de la vie et de la mort, le corps penché en avant, vers la mort, ma tête se retourne encore vers la vie, mon pied se lève pour un pas indécis. Où se posera-t-il ? Peu importe, car celui qui fera le pas, ce ne sera plus moi, ce sera un autre…

 Imre Kertész, Un autre. Chronique d’une métamorphose [Valaki más: a változás krónikája, 1997], trad. Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba, Arles, Actes Sud, 1999

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