Intermède : Tadeusz Borowski, « et sur ses lèvres rageusement serrées, se tait le chant du poète… »

Josef Koudelka, Pologne - 1958
Josef Koudelka, Pologne – 1958

PRIÈRE POUR L’IMMORTALITÉ

J’ai pris en affection la terre, sa forme et sa couleur,
le silence hostile des étoiles qui rampent
et la sourde douleur du passage des choses,
le temps qui ne se lèvera pas d’entre les morts.

J’ai pris en affection le feu qui dévore la poitrine,
qui arrache, comme vivante, la parole de la bouche,
et chaque vent, et chaque fin d’horizon,
et l’élément fluide des yeux.

J’ai de la terre une faim nostalgique, jusqu’à la douleur,
chacun de ses frémissements et de ses rythmes me traverse.
Je suis une corde qui vibre tendrement
innocente du crime humain.

Me voici enraciné dans la terre par une prise jeune
insatiable comme l’arbre qui s’incruste
dans la symbiose des arbres, des maisons plantées dans les villes.
Seigneur, ne me faites pas quitter cette terre !

Donnez-moi l’immortalité, que le temps se fige en moi
et que le sang coule dans le cours des veines profond,
donnez l’éternité à mes yeux qui s’appuient sur l’horizon lointain
comme si je soulevais avec peine la terre de mon regard.

Mais si, Seigneur, les lois sont éternelles
et le destin humain n’est que métamorphose,
jetez-moi sur le chemin d’étoiles, sur la voie lactée,
comme un astre, partout où que soit la terre.

(trad. Christophe Jezewski et Dominique Sila-Khan)

À MA FIANCÉE

Le ciel — obturé de planches, l’horizon — un mur humide
et, au-delà des barbelés — où coule, telle une rivière, l’électricité — dans la forêt des bouleaux,
oscille le céladon des feuilles, perce le grêle sifflement du geai
et sous les feuilles le vent colle la cendre bleue de l’homme.

Bel est le tableau de l’été. Comme la montagne embellie
des robes d’été en percale, il y a le coucher et le lever de soleil
Au-dessus des marécages, les chapelets d’oies voyageuses tournoient
et passent sur les prés à l’odeur saine et mûre.

Le monde s’ouvre comme une main. Loin au-delà de la ligne des gardes
il est une forêt bleue et dans celle-ci des baies rouges et sucrées,
entre les arbres argentés et verts des maisons oranges
tel le dessin léger de l’artiste, le temps est au beau, au sourire et à la plaisanterie.

Comme étrange est l’amour — silence et tumulte de nos coeurs —
qui nous a jetés au monde et nous porte telles des brindilles sur l’onde.
Nous voici pareils aux enfants perdus dans une vaste forêt,
pareils aux enfants du conte sur les petits et la maison de pain d’épice.

Mais qu’est la peur de l’homme et l’onde du sang poltron,
quand il faut regarder la nuit pareille à l’incendie brûlant et rugissant,
dans nos veines le flux gèle et dans les barbelés le sang bat,
et brûlent les bûchers humains comme des amas de torches résineuses.

Les hommes s’étirent en files. Wagons, chambre et gaz.
Pour de l’eau, pour une gorgée d’air, ils vendent l’or aux soldats.
Voici que s’accomplit en nous la légende, le cauchemar et le conte,
et les générations à venir par mépris n’y croiront pas.

Voici un bloc bourré de chair humaine étouffante,
de cendre humaine vivante. Commune est la couche et l’écuelle,
communes sont la peur et l’espérance, la touffeur et la pluie
et au-dessus du litre de soupe, les mains tremblent de même.

Et me voici, confiant en l’homme, je suis sur le grabat du baraquement
et je saisis, tel le vol de l’oiseau, entre mes doigts la légende et le mythe
mais en vain je scrute les yeux de l’homme à la recherche d’un signe.
Ne restent que la pelle et la terre, l’homme et le litre de soupe.

Ne reste que le corps de l’homme. Ne reste que la cendre humaine,
ne reste que l’immensité du ciel, qui s’offre aux yeux.
Nous voici, étrangers, de tous les coins de l’Europe
qui suivons le même chemin — vers la forêt, vers la terre des défunts.

Ne reste que le corps de l’homme. Je porte les mains à mon visage
et je sens une matière étrangère. Je sens la pulsion étrangère
Le lyrisme oscille en moi comme un oiseau blessé vacille
et avant de fléchir — il appelle, et avant de tomber — il interpelle.

Voici le phlegom et le typhus, voici la chambre et le gaz,
voici le feu et la cendre ; le corps au vent se dépersonnalise.
Voici que naît l’épopée, que hurle le temps tragique.
Je porte les mains au visage. Et je me tais. Oui, Marie, je suis en vie.

(trad. Maryla Laurent)

A lire dans Poètes de l’apocalypse. Anthologie de poésie en polonais, hébreu et yiddish (1939-1945), Presses Universitaires de Lille, 1991

Lire aussi de Tadeusz Borowski « ses récits limpides, d’une cruauté masochiste » (Kertész) rassemblés dans Le Monde de pierre [1961-1974], Christian Bourgois, 1992

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