Intermède : Poèmes de la bombe atomique de Tôge Sankichi

Anges déchus de la cathédrale Urakami (Nagasaki)Photo de Shômei Tômatsu
Anges déchus de la cathédrale Urakami (Nagasaki)
Photo de Shômei Tômatsu

Pour V.B.

* Flammes *

D’une poussée écartant les fumées
depuis la terre à demi obscurcie
par des nuages bas et lourds
suaire déployé
heurtant la voûte céleste
grinçant des dents
se soulevant dansant dans l’air
s’unifiant
noires rouges bleues les flammes
qui soufflent dispersent des étincelles brillantes
sur la ville entière maintenant
sont dressées.

Ondulant comme des algues
des rangs de flammes avancent.
Des troupeaux de vaches qu’on menait à l’abattoir
roulent en avalanche sur les pentes de la rivière ;
un pigeon couleur de cendres
ailes crispées tombe sur le pont.
Ceux qui sautillant
sortant de sous des jets de fumée rampent,
avalés dans les flammes,
sont d’innombrables humaines
à quatre pattes.

Sur un tas de braises effondrées
s’arrachant les cheveux
rigidifiée
la malédiction se consume

après ce temps condensé
explosé
rien que haine incandescente
se répandant palpitante.
Un silence sans rime
s’accumule dans l’espace

les chauds rayons d’uranium
qui ont repoussé le soleil
impriment sur la chair du dos des vierges
le motif fleuri d’une soie fine,
mettent instantanément en feu
la robe noire d’un prêtre
1945, Aug. 6
en ce minuit en plein midi
l’homme à coup sûr a livré Dieu
aux flammes.
Cette nuit
la lumière en flammes de Hiroshima
se reflète sur le lit de l’humanité ;
avant longtemps l’histoire
aura tendu une embuscade
à tout ce qui ressemble à Dieu.

****

* Silhouette *

Cinémas maisons de geishas, marchés en plein air
dès que brûlés rebâtis, détruits dès que rebâtis et
s’étendant comme la gale ;
de la graisse fond sur la tête huileuse
du grand frère de Hiroshima ;
dans les reconstructions no stocking
se sont adjoints partout visibles
tôt suspendus des panneaux en anglais
et aussi un des « Vestiges de la bombe atomique » ;
enclose par une palissade peinte
dans un coin des marches en pierre d’une banque
voici faisant tache sur le grain rouge-noir de la pierre
une forme intime ;

ce matin-là
un éclair de dix mille degrés
a imprimé sur une épaisse dalle de granit
les hanches de quelqu’un

sur les marches fissurées rouge pâle
en traces de sang écoulé avec des entrailles fondues en boue
une silhouette carbonisée

ah, s’il est vrai que ce matin-là
dans un éclair inconnu dans une chaleur extrême et
dans la fumée de l’explosion
bousculés par les tourbillons de lumière de feu et
d’ombre d’un nuage
les gens de Hiroshima
devenus corps méconnaissables
même à leurs femmes et enfants qu’ils croisaient
ont rampé partout traînant leurs peaux détachées
cette silhouette
rampant sur les cicatrices de leurs mémoires
ne s’effacera jamais

auprès des allées et venues des habitants calmes et indifférents
bons au point de faire pitié
exposée au soleil battue par les pluies ensevelie dans de
la poussière de sable
pâlissant année après année ; cette silhouette

la banque qui déposant au bord de son entrée le « vestige »
crache dans la rue de rugueux morceaux de pierre et de verre brûlés
dans l’achèvement de grands travaux de reconstruction
brille en un corps immense au soleil couchant ;
à la diagonale sur la place
un marchand forain déguisé en bonze voyageur attire des foules ;

« sans ce couvercle de verre ça disparaîtrait »
disent avec arrogance les autorités ;
aujourd’hui encore
des marins étrangers venus flâner
s’arrêtent en faisant bruire leurs chaussures blanches
et chacun d’eux prend des photos ;
alors un gamin cireur de chaussures s’approchant à leur suite
jette un oeil à travers la palissade
d’un air qui dit : « c’est quoi, ça ! »

Tôge Sankichi, Poèmes de la bombe atomique (1951), traduction du japonais par Ono Masatsugu et Claude Mouchard, présentation par Claude Mouchard, éd. Teper

D’autres poèmes de ce recueil bouleversant et étrangement beau, d’une beauté condensée dans l’évocation discrète des silhouettes soufflées et brûlées par la bombe, à lire ici : http://www.pourpoesie.net/index.php/bord/texte/58/200810

Poignants, ces poèmes s’imposent dans toute leur force brute, travaillés qu’ils sont par la tradition japonaise (Sanchiki écrivit beaucoup de haïku et de tanka avant la Bombe) et l’héritage de la poésie moderne occidentale, beaucoup lue au Japon mais aussi dans d’autres pays asiatiques comme la Corée. Le plus saisissant dans cette écriture de la sidération, me semble-t-il, est le silence qui s’écrit dans les vers de Sankichi, comme si le souffle de l’explosion avait brouillé la diction et désaccordé les vers en formant ces chapelets lacunaires de mots.
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