Intermède : Ulysse de Benjamin Fondane

UlysseJ’étais un grand poète né pour chanter la Joie
— mais je sanglote dans ma cabine,
des bouquets d’eau de mer se fanent dans les vases
l’automne de mon coeur mène au Père-Lachaise,
l’éternité est là, oeil calme du temps mort
est-ce arriver vraiment que d’arriver au port ?
Armand ta cendre pèse si lourd dans ma valise.

Voici ta vie immense qui fait sauter les ponts.
Tu sais nager, je sais, mais que le fleuve est long !
Nous étions écrasés par cette lumière inhumaine.
Pourquoi chanter à tue-tête ? Gorge pleine
qui ne demande qu’à chanter ?
Si le château était hanté ?
si les dieux s’amusaient à nous prendre pour cible ?
Tu es entré vivant aux mains du dieu terrible
et jusque dans la mort tu es resté vivant…
… Que le flot ne veut-il m’emporter ?
Océan
ta vague furieuse fouette le vieil automne !

A l’hôpital cette blancheur d’angoisse, jaune.
Que de bateaux ici chassés par les typhons,
blessés dans leur ferraille tendre
ont coulé par le fond !
Des visiteurs parfois y entrent en scaphandres
qui gardent en esprit la corde qui les lie
au monde extérieur. Ils pensent à ce monde
tout le temps qu’ils sont là, penchés sur quelque lit,
et les mourants y pensent aussi et des bulles d’air montent
à la surface. Mais que font donc les vivants ?
Qu’attendent-ils pour mettre en marche les poulies ?
Le film, le film est-il tellement captivant
que projette la mort sur l’écran de la vie ?
Oh que ta voix est lasse
laisse-moi près de ta voix
splendide, tu jouais avec le ciel d’en face
je veux dormir près de tes mains
le grand rideau tombait avant la fin et cependant
la vie applaudissait à tout rompre
— pourquoi ne pas venir saluer le public ?
Une aube d’au-delà sur ton visage tremble…

Ami, ami nous étions venus de loin, ensemble,
unis comme les branches des ciseaux
pépins d’un même fruit
le même rêve à partager, le même pain
la même soif plus grande que le monde.
Nous avions de quoi conquérir plus qu’un monde :
Nous aura-t-on trompés, rusés ?
Sisyphe, vieux Sisyphe que tu es donc usé !
Céderas-tu ? consentirais-je
au seul droit de la force ?
Ce n’était rien, un piège.
Il ne faut pas céder. Pas d’issue, pas d’issue !
Ils doivent périr ou vaincre ceux qui n’ont point d’issue !
Quelle barque jamais, au royaume des cieux,
aborda sans péril, par calme plat ? Tes yeux
se sont peut-être ouverts ailleurs. Mais la tempête
ce soir t’a rejeté sur nos bords. Salut, mouette !
Entends-tu l’océan pendant que tu es là ?
Tu es au moins aussi vivant que moi,
tu es mon rire et ma mémoire
je suis enceint de ta mort
je te porte plus haut que mon buste,
je hais la mort, je hais la vie.
J’ai si grand pitié des hommes
je me hais et je m’aime
pardonne-moi d’être vivant, d’écrire des poèmes,
je suis encore là mais je parle aux fantômes !
Est-il réponse ou non aux questions de l’homme
quelque part ? Et le dieu existe-t-il, le Dieu
d’Isaïe, qui essuiera toute larme des yeux
et qui vaincra la mort —
quand les premières choses seront évanouies ?

*

Cette nuit une lampe oubliée, allumée,
vacilla tout à coup en moi comme un oiseau
l’aile meurtrie et déplumée…
Était-ce bien le même monde ?
était-ce un monde renversé ?
… Elle était là encore la Terre, elle était ferme,
et pourtant j’entendais ses craquements futurs
— il ne faut pas s’y attarder
— il ne faut pas lui faire confiance,
quelque chose aura lieu. Quelque chose, mais Quoi ?
Les événements couraient les uns après les autres
ils se suivaient au galop,
leur chevelure était fuyante
— à quoi bon regarder en avant, en arrière ?
ce fleuve allait, bien sûr, m’emporter dans ses eaux
la vie allait, bien sûr, me traverser de part en part
— je vous salue, ô richesses !
que ferais-je à présent de tous ces rubans de lumière,
de ces choses qui naissent de l’eau, du crépuscule,
j’errais aveugle dans le pas perdu des gares
je demandais aux trains le but de mon voyage
pourquoi voulais-je aller si loin, quitter mon lit,
nourrir ma fièvre de banquises ?
Juif, naturellement, tu étais juif, Ulysse,
tu avais beau presser l’orange, l’univers,
le sommeil était là, assis, les yeux ouverts,
l’espace était immangeable,
le sang mordait au vide et se sentait poreux
un gros poisson touchait au monde, de sa queue
— son cri était long et sordide…

… la fin du monde et moi, ici, sur le balcon ?
J’appelais au secours, d’une voix d’exception
mais à quoi bon me plaindre, geindre ?
Un bonheur inconnu me léchait les reins,
je criais d’être libre, heureux, mais l’épouvante
me jetait un soleil cruel, à peine mûr,
il pourrissait au contact de mes mains
— qu’en ferais-je ?

Seul ! J’étais seul au monde avec moi-même,
feuille morte pareille à une feuille morte.

Benjamin Fondane, in Le mal des fantômes, Verdier / poche, 2006

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