Spectres, mes compagnons de Charlotte Delbo

Louis Jouvet dans le rôle du Chevalier Hans (Ondine de Giraudoux) par Thérèse Le Prat (1949)
Louis Jouvet dans le rôle du Chevalier Hans (Ondine de Giraudoux) par Thérèse Le Prat (1949)

La nuit nous continuons malgré tout, Léna et moi, à nous réciter des vers. Nous nous tournons et retournons en haut du châlit, bien que les autres finissent parfois par crier. À présent, c’est Blok qui nous monte le plus souvent aux lèvres :
Et le dernier des siècles, le siècle d’effroi
Nous le verrons et vous et moi.
Le ciel sera voilé par un péché immonde,
Le rire se figera sur les lèvres des gens
Devant l’angoisse du néant…
Ce que Blok pressentait, nous le voyons…

Evguenia Guinzbourg, Le Ciel de la Kolyma

Spectres, mes compagnons est une longue lettre adressée à Louis Jouvet, dont Charlotte Delbo était la secrétaire, mais qu’elle n’eut pas le temps de lui envoyer : l’acteur et metteur en scène mourut en 1951. L’adresse à Jouvet n’est pas fortuite : l’ensemble du texte, magnifique de bout en bout, est en effet truffé d’allusions à des personnages de théâtre et se comprend comme un compagnonnage littéraire nécessaire pendant la guerre. Charlotte Delbo est arrêtée en 1942 avec son mari, Georges Dudach, appelé pudiquement G. dans la lettre, qui sera peu après fusillé au Mont Valérien : « G. devait mourir et moi je devais l’oublier en luttant à chaque heure contre l’oubli, mais en sachant que puisque je mangeais, j’oubliais, puisque je respirais, j’oubliais, puisque je pensais à ce que serait demain, j’oubliais. » La mort d’un amour qu’elle craint d’oublier alors même qu’elle est emprisonnée à Paris, Romainville puis au camp de Compiègne avant d’être déportée à Auschwitz en tant que résistante la conduit à une intense méditation sur la perte de la mémoire, sur son utilité même quand tout fait défaut, y compris le futile cher à la Célimène de Molière, ainsi que sur la portée de la réminiscence littéraire, ici théâtrale, durant l’emprisonnement puis la survie au camp.

La lettre convoque, invoque même, des figures spectrales, des fantoches de papier, « spectres, [s]es compagnons », ces indépassables personnages de théâtre devenus mythes, parfois passés dans le langage courant, comme Alceste, Dom Juan, Ondine ou Électre :

Était-ce rêve, cette patiente et difficile élaboration de l’imagination ? Était-ce rêver que recomposer un monde de l’imaginaire qui, parfois, devait devenir plus réel que le réel où je vivais, si bien qu’il subsiste en moi aujourd’hui tandis que je commence à douter de l’autre, le vrai, celui où j’étais ? Et cette prisonnière au regard sans espoir, était-ce moi ? Ou cette Électre insensible ? Je ne sais plus.

Et ces figures se mêlent au monde des vivants, à ce monde devenu plus spectral encore que la littérature : pour survivre et continuer à croire à la mémoire, Charlotte Delbo imagine converser avec l’atrabilaire ou avec cette Ondine au destin si proche du sien  — Hans (joué justement par Jouvet) étant le double de G.. Plus tard, dans le quotidien terne du camp, elle trouvera sur ses pas Antigone enterrant son frère, comme Charlotte elle-même dressera un tombeau à ses compagnes d’Auschwitz par l’écriture, creusera leurs tombes, à elles qui seraient restées dans l’oubli sans la plume sensible de leur sœur à toutes. Rien n’est dit pourtant, ou presque, du rythme piétinant propre à la déportation. Mais la lettre est construite sur ce non-dit, sur l’hésitation constante entre la nécessité de rappeler à la mémoire le souvenir de Vita, Cécile, Lulu, G. et l’indifférence proche de la neurasthénie de la survivante déracinée, incapable de dégourdir son imaginaire : « Je ne parvenais pas à me réhabituer à être, à me réhabituer à moi. Comment me réhabituer à un moi qui s’était si bien détaché que je n’étais pas sûre qu’il eût jamais existé ? »

Charlotte Delbo balance entre un passé qui n’est plus le sien à mesure qu’il s’éloigne — manger, boire, faire de nouvelles rencontres étant autant de manières d’oublier sa vie de mariée — et le présent obsédant d’Auschwitz, lequel, à force de nier l’humain, perd en réalité : les personnages de théâtre ont alors toute légitimité à apparaître à Charlotte Delbo, plus réels peut-être que la file des déjà-mortes, des créatures déjà pâlissantes, unies à la blancheur sépulcrale du paysage d’Auschwitz. Charlotte Delbo bouscule les limites du réel et de l’imaginaire, l’imaginaire à faire apparaître devant rester surimposé à un réel anesthésiant pour permettre à la victime de survivre. Sur la route vers Auschwitz, Charlotte s’imagine ainsi rencontrer Alceste, décidé à rejoindre enfin le désert, le seul qui en soit vraiment un, celui où l’homme n’est plus que souvenir. Une étrange amitié se tisse avec le trop mal nommé misanthrope : au retour en France, après la guerre, la rescapée, dégoûtée des livres, aveuglée par les sourires de ceux qui n’ont pas traversé la mort, retrouve brusquement Alceste, et ainsi se fait le retour de Charlotte Delbo à la littérature et à l’écriture. Paradoxalement, le personnage le plus délié des hommes est celui qui perce le mieux la détresse de déportées esseulées, rendues à des méditations vides car confrontées aux murs nus, impénétrables des wagons et des prisons : « (non, on ne peut retrouver le temps perdu sur des murs nus) ».

L’entrelacement des univers concentrationnaire et littéraire est fait de ces conversations muettes, avec Jouvet puis avec les personnages de théâtre, ravivant la chair des mourants et renforçant l’épaisseur de la mémoire :

Vallauris au cœur des montagnes, veloutée dans le soir où tout bleuissait, dans le silence transparent, de plus en plus transparent de la nuit, la route pâle où nous marchions, l’odeur des jasmins… À un tournant, il fallait presque se baisser — vous surtout [Jouvet] — pour passer sous des eucalyptus et on entendait le craquement du bois, tous les craquements et frôlements de la nuit d’été, sèche, chaude, habitée. Une étincelle, et le bois s’enflammerait, l’incendie illuminerait la colline, sa lueur dissoudrait tout le bleu de la nuit. Il n’y a que par là que Vallauris puisse faire penser à l’Europe, en ce mois d’août 1939, aux matières bien sèches et bien inflammables qu’on entasse au cœur de l’Europe, auxquelles on va mettre le feu.

Tandis que Delbo et, à travers elle, Jouvet soutiennent que les personnages de roman sont faits d’une vie qu’ils s’attachent à expliquer, les personnages de théâtre, eux, sont des êtres d’action et n’existent qu’à travers le geste qu’ils portent en eux, sans qu’ils cherchent à élucider le mystère de leurs actes. C’est ainsi que Charlotte Delbo s’explique l’apparition devant et en elle de figures théâtrales, organes de paroles, porteurs d’une oralité transposée dans son écriture en attachement pour la poésie, pour la densité d’une parole tendant vers l’épure. Si Delbo elle-même se répétait Molière dans le camp, d’autres déporté(e)s comme Germaine Tillion avec son opérette Le Verfügbar aux enfers ou Primo Levi se remémorant les vers de Dante affirmeront jusqu’au bout le sauvetage de la parole libre au moment même où elle se voit entravée. Ces initiatives admirables en faveur de textes écrits avant tout pour être récités tiennent bien sûr en partie du mythe — et Charlotte Delbo n’est pas dupe de ce mirage que repoussera Jean Améry : en proie à la détresse de ne plus voir Alceste à ses côtés, elle écrit :

C’est ainsi que j’ai eu la certitude que le personnage de théâtre ne peut vivre que dans la société des homme. Là où les hommes meurent, il meurt à son tour, après s’être décoloré en une image toujours plus pâlissante qui s’évanouit comme un reflet dans la mémoire de moribonds. […] Le personnage de théâtre est né dans une société libre, en tout cas une société qui sait ce qu’est la liberté et qui peut y aspirer, une société composée d’hommes qui ont du temps pour penser et la volonté de s’idéaliser dans des héros. […] Ici meurent et se dissolvent les personnages, parce que la lumière de l’atroce les boit.

Mais ces initiatives construisent à l’intérieur de ce « monde à part » une réalité alternative, rendue d’autant plus nécessaire par la pression exercée sur ceux marchant déjà vers l’outre-monde. Cette nécessité ne fait pas vivre, elle ne remplace certainement pas les besoins matériels plus urgents, mais en se rappelant aux souvenirs des déportés elle rallume la flammèche d’espoir toujours prête à s’éteindre là où « se détruit aussi une région, peut-être celle qui est la source de la poésie » : elle rappelle, certes douloureusement, que le passé n’est pas totalement oublié et qu’un futur peut s’ouvrir à ceux qui refuseront le désespoir — si les forces ne leur manquent pas déjà. Ce rappel n’est pas une joie triomphante (Charlotte Delbo évoque avec chagrin un retour parmi les vivants qui signifie aussi que tout témoigne de l’absence définitive de l’être aimé) ; mais il est de ces « dispositifs d’alerte » dont parlait Jean Cayrol dans Nuit et brouillard : la littérature et la culture peuvent encore tenir en éveil sur ce qui les menacent toujours, elles tiennent l’homme précaire en état de fièvre. Dans sa lettre bouleversante, Charlotte Delbo garde les yeux ouverts sur ce qui fait tenir l’homme sur le point de chuter et redouble sa croyance en la fable lorsque tout, la mémoire comprise, semble diminuer la victime et lui enlever sa qualité d’homme.

Charlotte Delbo, Spectres, mes compagnons [1975-1977], Berg international, 1995

Publicités

One thought on “Spectres, mes compagnons de Charlotte Delbo

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s