Sur la scène intérieure. Faits de Marcel Cohen

Kurt Schwitters, Das Bäumerbild, 1920
Kurt Schwitters, Das Bäumerbild, 1920

Je n’avais jusque-là pas vraiment prêté attention à l’œuvre de Marcel Cohen. Elle aurait pourtant dû me retenir, elle qui s’écrit dans le silence de la famille assassinée à Auschwitz et se présente comme la cousine éloignée de celle de Perec, Modiano et de tant d’autres enfants cachés. Sur la scène intérieure, qui ouvre une autre série de « faits » après la trilogie de 2002, 2007 et 2010, affronte un passé que Marcel Cohen dit avoir longtemps contourné, celui de sa famille, mère, père, petite sœur de quelques mois, grands-parents paternels, oncles et tantes disparus à Auschwitz. Composé de leurs portraits successifs, littéraires et photographiques (par exemple la gourmette portée par la petite sœur sans visage) à l’entrée des souvenirs et à leur clôture, là où se suivent des photographies d’objets miraculeusement sauvés de la catastrophe, l’ouvrage étonne par l’émotion qui en jaillit alors même que l’écriture semble étrangement distanciée.

Si Marcel Cohen recourt à la première personne pour confronter ses souvenirs d’enfant à sa quête d’adulte archéologue de sa mémoire, quelque chose se soustrait à la saisie pleinement intime du passé. Les parents sont appelés par leurs prénoms (Marie et Jacques), de même que les grands-parents, oncles et tantes, comme si le passé de Cohen, à force d’oublis et de confusions, n’était plus vraiment le sien. Ou peut-être est-ce la manière pour lui de mieux le ressaisir, dans la distance qu’offre toujours l’écriture, dans le différé évacuant le pathos. En ce qu’ils s’offrent dans leur plus pur dépouillement, les objets sur lesquels repose la mémoire familiale suffisent à diffuser une émotion longtemps contenue « sur la scène intérieure », dans cet espace d’où n’échappent que des cris, murmures, impressions, d’où se retirent les faits, engloutis par l’empreinte d’affects. Ainsi du coquetier de la mère aux couleurs délavées :

Je sais bien que les objets familiers sont synonymes d’aveuglement : nous ne les regardons plus et ils ne disent que la forme de l’habitude. […] Le petit coquetier, aujourd’hui, n’est donc pas seulement la concrétion d’un souvenir. Est-il abusif d’y voir la qualité même de ce souvenir, sa texture, quelque chose d’aussi incertain que le reflet d’une aura ?

C’est en prenant plutôt le fait (objet, odeurs, lieux…) comme motif d’écriture, comme son origine même, que Marcel Cohen lui redonne sa légitimité — au sein d’un royaume a priori libéré de l’emprise du fait et ouvert à l’imaginaire : la littérature. L’écriture autobiographique s’épaissit par son contact avec les « dépôts de savoir » (l’expression est de Denis Roche) laissés dans la mémoire de l’enfant devenu adulte. Elle s’épaissit en effectuant paradoxalement un geste d’épure sur un passé obscurci, en filtrant ce qui dresse le portrait le plus juste possible des disparus.

L’entreprise de Marcel Cohen participe autant du livre de souvenirs, des plus innocents aux plus bouleversants lorsqu’ils sont relus à l’aune de l’extermination, que d’une écriture de la décantation, nécessairement tardive dans l’œuvre de l’auteur. Si Sur la scène intérieure supplée à l’album familial manquant, déjà jauni, il ne s’y substitue pas complètement : Cohen réagence son album rétrospectivement, reliant ses deux familles autour de la mort brutale et donnant à l’anodin la qualité de présage. Le livre s’ordonne selon des parentés de plus en plus éloignées, de la mère aux oncles et tantes : il invite pudiquement le lecteur à poursuivre la généalogie et à y greffer la sienne, à poursuivre la quête mémorielle. Le geste de remémoration devenu nécessaire pour Cohen s’arrime à une écriture toujours en deçà de la réalité effroyable, comme si elle reconduisait l’hébétude de l’enfant séparé de ses parents, rendu à son incompréhension, étranger à son destin d’orphelin. Les derniers instants partagés avec la mère retenue dans un hôpital après la naissance de la petite sœur de Marcel Cohen ne sont pas seulement poignants par la séparation définitive qui aura lieu bientôt ; ils le sont davantage encore par la naïveté du jeune garçon, incapable de percer le véritable chagrin de sa mère :

Nous nous tenons sur le trottoir qui face face à l’hôpital, mon oncle et moi, et agitons la main en direction de Marie. Elle est debout derrière une fenêtre fermée, la deuxième fenêtre en partant de la gauche, au deuxième étage. Mon oncle articule des mots sans les prononcer, mais parfois il ne peut s’empêcher de les dire à voix basse. Je remue, moi aussi, les lèvres en faisant semblant de dire quelque chose, parce que c’est qu’on semble attendre de moi, mais je n’ai rien à dire. […] Je ne comprends pas pourquoi Marie est si malheureuse de nous voir. Je pense qu’elle est malheureuse parce que ses cheveux ne guérissent pas.

Tout en recomposant des vies autour de leurs fragments, le livre tâche aussi de creuser l’impénétrabilité d’une conscience longtemps endormie, presque insensibilisée. L’écriture de Cohen fait reposer l’émotion dans un intertexte toujours présent à l’esprit mais embrumé par l’enfant, non plus l’histoire d’une famille mais l’histoire de leur mort à tous : Sur la scène intérieure est bien « un livre dont le centre serait à la périphérie », comme l’annonce Cohen dans son avertissement au lecteur. Le portrait des proches, toujours lacunaire, bouleverse par l’inéluctable qui leur est associé, par cet inépuisable qui est aussi une forme de capitulation devant l’irracontable. L’émotion et la beauté de l’hommage à hauteur d’enfant sourdent du banal sur lequel l’orphelin s’accroche. Le souvenir de la disparition de la mère, étrangère à elle-même, vieillie trop vite et dépassée par le chagrin de la séparation, perd de son évanescence en s’effaçant devant la photo d’une jeune femme encore heureuse et jolie, verso d’une grande histoire récupérée par l’institution et l’indigent devoir de mémoire. Le récit d’une commémoration en 1996, à laquelle assista en retrait l’auteur, croise par exemple la brutale remémoration de la mère vue de la fenêtre et la consolation tiède des discours officiels :

Le profond silence de l’hôpital, à peine la fenêtre ouverte, et en lieu et place des cris des nourrissons, m’ébranla donc aussi fortement que l’apparition des infirmières. Si ce silence me paraissait à ce point contre nature, c’est parce qu’il confirmait, et avec plus de cinquante ans de retard, l’absence des dizaines de jeunes mères et de leurs nourrissons. […] Les discours n’étaient pas dénués de sens. Ils étaient même pertinents. Simplement, les considérations générales sur l’Histoire, sur l’Humanité, sur le Crime étaient si graves que personne n’aurait songé à évoquer la solitude d’une jeune mère avec son bébé dans les bras, perdant ses cheveux, et qui, derrière une vitre, articulant des mots sans oser les prononcer, se découvrait chaque jour un peu plus abandonnée, un peu plus laide, un peu plus angoissée, et sans recours possible. Que le langage ait quelque chose à voir avec la perte et le deuil, je le savais depuis l’enfance : dans les trains, il suffisait d’un mur surgi à l’improviste, d’une courbe de la voix, pour qu’il faille parler au passé. Cependant, une seconde plus tôt encore, face aux évidences, le présent de l’indicatif lui-même était superflu. Devant son micro, l’orateur parlait donc au passé, mais comme si le passé ne se conjuguait jamais au présent.

Marcel Cohen reconduit ainsi le fait au cœur du secret d’une famille déchirée, faisant se rejoindre l’entreprise biographique, quasi policière, et l’urgence intime, toujours présente, restée longtemps souterraine, trompeusement passée comme les couleurs du coquetier.

Marcel Cohen, Sur la scène intérieure. Faits, Gallimard, coll. L’un et l’autre, 2013

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