Djann d’Andreï Platonov

130220165501021_69_000_apx_470_Platonov est de ces noms qui m’attirèrent par l’admiration que lui voue une de mes anciennes professeurs. Qui m’attira ensuite pour le début intrigant de La Fouille (ou Le Chantier suivant les traductions), mimant jusqu’à l’absurde la phraséologie soviétique ; pour Makar pris de doute, récit dans le sillage de Kafka, suivant un ouvrier à la tête creuse n’ayant que les mains comme intelligence et se décidant à fonder autrement le socialisme. Enfin, pour sa parenté, que l’on me suggéra, avec Imre Kertész, l’écrivain hongrois et le romancier russe ayant tous deux transcrits en littérature la langue du pouvoir, langue ressassante, qui ne cesse de buter sur son illogisme, de se reformuler dans une vaine tentative d’épurer les mots de leur densité.

C’est une autre pureté, éblouissante, que j’ai découverte dans Djann, court roman à la bouleversante délicatesse. Écrit à la manière d’une fable, Djann raconte l’épopée dérisoire d’un peuple d’anonymes dont l’histoire ne retiendra pas les noms, d’un peuple réduit à des silhouettes s’évanouissant en Asie Centrale, sur les terres arides du Turkménistan : « quelque part dans le district de Sary-Kamych, de l’Oust-Ourt et du delta de l’Amou-Daria errait dans le dénuement un petit peuple nomade fait de diverses nationalités. Il y avait là des Tukmènes, des Karakalpakes, quelques Ouzbeks, des Kazaks, des Perses, des Kurdes, des Baloutches et d’autres qui avaient oublié qui ils étaient ». « Djann » signifierait vie et esprit, âme en turkmène. L’apparence physique de ce petit peuple réduit à quelques figures de plus en plus fantomatiques, de ce peuple errant s’efface devant la métaphore portée par chacune de ces petites âmes. En nos temps de haine du mouvant, d’un autre dont on veut délimiter l’existence comme si cet autre était perçu comme un phagocyte, découvrir (car Platonov reste hélas bien méconnu en France) ou relire Djann est une magnifique réponse aux classifieurs, à ceux qui imposent, surimposent une vie à ceux qui ont choisi à la certitude de l’attache l’égarement, parfois hagard, parfois dessillant. Ambiguë (et peut-être prescrite — il existe deux fins possibles mais on ne sait pas vraiment dans quelles circonstances elles ont été écrites, voire dictées), la fin signe le relatif échec d’une sédentarisation en vue de bâtir (« faire ») le communisme, décidée par les hautes autorités, là-bas, dans des villes que n’arpentera jamais le peuple Djann. Les commissaires qui envoient de Moscou le jeune Nazar Tchagataïev, lui-même  d’origine djann, auprès de ce peuple récalcitrant pour le « sauver » ne sont que « bâtisseurs de ruines » — c’est ainsi que les qualifia, sans le savoir encore, Paul Éluard en 1936 :

Regardez travailler les bâtisseurs de ruines
Ils sont riches patients ordonnés noirs et bêtes
Mais ils font de leur mieux pour être seuls sur cette terre
Ils sont au bord de l’homme et le comblent d’ordures
Ils plient au ras du sol des palais sans cervelle.

Devant la pression d’un réel tourné vers le bonheur factice de ce communisme-ci, le peuple répond par le dénuement le plus complet de leur existence. L’écriture de Platonov fait ressentir la fragilité de tout peuple menacé de s’éteindre quand il ne rejoint pas la marche de l’histoire. Les vies précaires que rencontre le jeune Nazar, sa mère notamment et une toute jeune fille à laquelle il s’attache, Aïdym, perdent de leurs contours pour se fondre puis s’estomper dans une humanité plus englobante, oubliée par les grands systèmes idéologiques mais tirant indubitablement vers une poésie des cœurs simples :

Guioultchataï, c’est ma mère, une petite fleur de montagne. Chez nous on donne un nom aux êtres quand ils sont petits et qu’ils ressemblent à tout ce qui est beau.

Elles se perçoivent comme des brandons vacillants — les membres de ce peuple disparaissent de jour en jour, s’effacent littéralement à mesure qu’une autre réalité s’impose au monde, à leur monde. Dans ce roman proche du conte deux univers s’affrontent, celui apporté par Nazar et surtout par Mour-Mohammad, délégué du Comité exécutif du district, tenant un compte scrupuleux des pertes humaines et se rêvant en vendeur d’esclaves, et celui niché dans le cœur de chaque djann : on comprend vite que les Djann n’ont même pas cherché à s’opposer à la contrainte venue de sphères qu’ils ne comprennent même pas. Leur défaite est en même temps la seule condition à leur absolue liberté. Le monde peint par Platonov étonne alors par son approche radicalement différente de l’extérieur. C’est que les yeux s’étaient longtemps accoutumés à ne plus observer ni porter un regard attentif et compatissant sur le vivant. Ainsi s’expliquent de poignants passages sur le monde animal qui viennent redonner un visage humain à ceux pour lesquels l’indifférence perdure. Sur sa route, Tchagataïev rencontre ainsi un chameau curieusement humain mais amputé, comme les hommes sous la botte totalitaire, de larmes pour pleurer, d’une humanité qui ne craint pas de s’afficher :

Assis à la manière de l’homme, les pattes de devant appuyées à un petit monticule de sable. L’animal était très maigre, ses bosses étaient toutes flasques, il regardait timidement avec ses yeux noirs, comme un être intelligent et triste. […] Un brin d’herbe voleta sur le sable à portée de sa bouche ; alors le chameau le mâchonna avec les lèvres et l’avala. Au loin zigzaguait un gros chardon rond ; le chameau suivit du regard cette grande herbe vivante avec des yeux attendris par l’espoir, mais le chardon obliqua et s’éloigna ; alors l’animal ferma les yeux car il ne savait pas comment on fait pour pleurer.

Le chameau ne sait pas pleurer, et les hommes ont oublié de pleurer, en ont oublié le geste à mesure que le désastre engloutit les singularités et rend vaine toute parole d’espoir. Reste pourtant, dans ce portrait du chameau, qu’on qualifierait d’incongru s’il n’était pas d’abord profondément poignant, un reste de croyance, un puits d’espérance donnant à Djann une tonalité messianique. Le jeune Nazar Tchatagaïev est dépêché sur les terres qui l’ont vu naître pour fonder autre chose que le pesant communisme. Nouveau Moïse conduisant son peuple dans un désert encore plus hostile que les étendues bibliques, il cherche à ressouder une communauté qui avait été déliée par la misère la plus asséchante. Il cherche peut-être aussi à recoudre les liens entre les vivants, entre le monde animal, « partie du genre humain », et le monde des hommes. Lorsqu’il se couche contre le chameau, plus tard dépecé parce que la famine rend les hommes fous, il se blottit contre un être dont il peut espérer du réconfort, une chaleur toute humaine, presque une parole si le chameau pouvait et parler et pleurer :

Le soir tomba. Tchagataïev continua de nourrir le chameau en allant lui chercher de l’herbe dans les environs immédiats ; enfin l’animal posa sa tête sur le sol : il s’était endormi du sommeil profond d’une existence nouvelle. La nuit descendait, il commençait à faire froid. Tchagataïev prit dans son sac des galettes et les mangea ; ensuite, pelotonné contre le corps du chameau afin de se réchauffer, il sommeilla. Son visage souriait ; tout lui était étrange dans ce monde existant qui semblait avoir été fait pour un jeu bref et dérisoire. Mais ce jeu délibéré traînait en longueur, s’éternisait, et plus personne désormais ne voulait ni ne pouvait en rire. La terre nue du désert, un chameau, et même une pitoyable herbe errante, tout cela, à coup sûr, devait être sérieux, grand et triomphant ; au-dedans de chaque miséreux réside le sentiment d’une vocation autre, heureuse, nécessaire et inéluctable, pourquoi donc sont-ils tous tellement accablés, pourquoi attendent-ils quelque chose ? Tchagataïev se roula en boule contre le ventre du chameau et s’endormit, s’émerveillant de l’insolite réalité.

L’émerveillement de Nazar s’explique par son brutal retour dans des terres arides qu’il avait dû délaisser pour faire sa vie d’homme et entreprendre des études dans un tout autre monde, Moscou. Il s’attarde sur ce qu’il reste de miraculeux au cœur de mondes hostiles, sur ce qu’il est encore possible de fonder pour les hommes, les bêtes, et même les végétaux. Les relations humaines décrites par Platonov se réduisent au strict nécessaire, à des bribes de parole, à un souffle d’âme (djann). Mais peu de textes ont ainsi fait sentir la présence charnelle et la solitude des corps, maigrement rassemblés pour survivre. Tout, dans ces terres d’Asie Centrale, devient le signe d’une présence humaine qui s’essouffle mais perdure encore par-delà les impératifs de productivité que les autorités tentent d’imposer aux Djanns. La traversée du désert qu’entreprend ce peuple mené par Nazar est affolante de silence, de dénuement mais aussi peuplée de lointains échos de bêtes errantes, tout aussi démunies que les hommes, de regards déchirants d’une « petite tortue regarda[n]t langoureusement de ses doux yeux noirs l’homme allongé », de danses harassantes de chardons devenus compagnons d’infortune :

Un chardon vagabond, un panicaut des steppes ou, comme disent les Russes, un « écumeur de steppes », ployé par un vent invisible et roulant sur le sable, passa près de lui. La touffe était poussiéreuse, fatiguée, à demi morte de l’effort qu’elle faisait pour vivre et se mouroir ; elle n’avait personne, ni parents, ni proches, et elle fuyait, éternellement. […] Nazar suivit la touffe de chardon des steppes et marcha jusqu’aux ténèbres. Là, il se coucha et s’endormit de faiblesse, la main sur le chardon, afin qu’il restât avec lui. Au matin il s’éveilla et la peur le prit quand il vit que la touffe n’était plus là : elle avait poursuivi son chemin seule dans la nuit. Nazar allait fondre en larmes lorsqu’il l’aperçut qui ondulait au sommet d’une dune proche, et il la rejoignit.

Qui sait encore prêter attention à la marche des herbes folles, au « petit vent […] niché, errant et geignard, banni d’une terre lointaine » ? L’épopée insignifiante du peuple Djann, achevée sur un nouveau départ après la construction de quelques maisons vétustes dans la vallée de l’Oust-Ourt, est une mise à l’épreuve des frontières de l’humain, une écoute scrupuleuse de bruits de l’histoire réduits à des chuchotements, une attention renouvelée à une nature chétive devenue le reflet d’une humanité en péril, presque en jachère, partout dans le monde : « L’été se poursuivait. Sous la chaleur, les tourbières autour de Moscou pourrissaient et chaque soir stagnait dans l’air une odeur de roussi mêlée à la respiration tiède des champs en jachère dans les kolkhozes lointains, comme si partout, dans la nature, se préparait la nourriture du soir. » Loin de la seule critique de l’absurdité d’une fondation du socialisme soviétique — critique qui sera amplifiée dans Le Chantier et Tchevengour — le récit se mue en métaphore filée, à la manière de ce chardon rencontré à plusieurs reprises dans le texte, d’un devenir humain, nécessairement pluriel, et toujours menacé par l’injonction de l’ancrage. Les failles du système se lisent alors dans la négation relancée à la toute fin de la fable par le peuple djann : « faire le communisme » se heurte au départ solitaire de chaque silhouette vers les quatre coins du monde, comme si la communauté de gueux (ainsi est-elle perçue) fondait une diaspora et élargissait les frontières :

De cet endroit il distingua dix à douze voyageurs s’éparpillant vers tous les pays de la terre ; plusieurs allaient vers la mer Caspienne, d’autres vers la Turkménie et l’Iran, deux cheminaient, loin l’un de l’autre, vers Tchardjouï et l’Amou-Daria. Et ceux qui avaient gagné le Nord et l’Est par l’Oust-Ourt ou qui étaient partis très tôt dans la nuit, n’étaient déjà plus en vue.

Tchagataïev poussa un sourire et sourit ; il avait tant souhaité, avec son seul petit cœur, avec son intelligence étroite et son ardeur, créer ici, pour la première fois, la vie véritable, au bord de Sary-Kamych, le fond infernal du monde antique. Mais chacun de ces hommes savait mieux lui-même où était son avantage. Il suffisait qu’il les ait aidés à survivre, et plaise au ciel qu’ils trouvent enfin le bonheur par-delà l’horizon !…

La mission de Nazar a certes échoué dans son effort d’alignement d’un peuple à une idéologie mais elle aura permis au jeune Tchagataïev d’ouvrir son regard à ce qui avait pu lui sembler négligeable à Moscou. Pas de morale ici, ou elle serait teintée d’amertume, mais une prise de conscience venant contrer l’effort malheureux de transparence défendu par les autorités. La fausse transparence vient se brouiller dans une décantation inverse, venue épaissir le réel d’êtres marginaux, ignorés, méprisés. En retour, la superbe prose de Platonov parvient à écarquiller les regards obtus et à métamorphoser la « voix lointaine qui faiblit » en tonalité majeure d’une écriture.

Andreï Platonov, Djann, traduit par Lucile Nivat, L’Âge d’homme, 1987. L’autre version est traduite par Louis Martinez pour les éditions Robert Laffont (1999).

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