Intermède : « Le jour de la mort de Primo Levi » – Jorge Semprún

MENCARINI MARCELLO/AFP/Getty Images

C’est la première nouvelle que j’entendis à la radio, le lendemain dimanche. Il était sept heures, une voix anonyme égrenait les nouvelles de la matinée. Il a été question de Primo Levi, soudain. La voix a annoncé son suicide, la veille, à Turin. Je me  suis souvenu d’une longue promenade sous les arcades du centre de cette ville, un jour ensoleillé, avec Italo Calvino, peu après la publication du Grand voyage. Nous avions parlé de Primo Levi. La voix anonyme de la radio a rappelé les titres de ses livres, qui avaient été récemment célébrés en France, avec le retard habituel à toute découverte hexagonale.

La voix a dit l’âge de Primo Levi. Alors, avec un tremblement de toute mon âme, je me suis dit qu’il me restait encore cinq ans à vivre. Primo Levi était, en effet, de cinq ans mon aîné. Je savais que c’était absurde, bien sûr. Je savais que cette certitude qui me foudroyait était déraisonnable : il n’y avait aucune fatalité qui m’obligeât à mourir au même âge que Primo Levi. Je pouvais tout aussi bien mourir plus jeune que lui. Ou plus vieux. Ou à n’importe quel moment. Mais j’ai aussitôt déchiffré le sens de cette prémonition insensée, la signification de cette absurde certitude.

J’ai compris que la mort était de nouveau dans mon avenir, à l’horizon du futur. Depuis que j’étais revenu de Buchenwald — et plus précisément encore : depuis que j’avais abandonné le projet d’écrire, à Ascona —, j’avais vécu en m’éloignant de la mort. Celle-ci était dans mon passé, plus lointaine chaque jour qui passait : comme l’enfance, les premières amours, les premières lectures. La mort était une expérience vécue dont le souvenir s’estompait. Je vivais dans l’immortalité désinvolte du revenant. Ce sentiment s’est modifié plus tard, lorsque j’ai publié Le grand voyage. La mort était dès lors toujours dans le passé, mais celui-ci avait cessé de s’éloigner, de s’évanouir. Il redevenait présent, tout au contraire. Je commençais à remonter le cours de ma vie vers cette source, ce néant originaire. Soudain, l’annonce de la mort de Primo Levi, la nouvelle de son suicide, renversait radicalement la perspective. Je redevenais mortel.

Jorge Semprún, L’écriture ou la vie, Gallimard, 1994

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