Je compte les écorces de mes mots de Sylvie-E. Saliceti

Simon Norfolk, Épouvantail en Ukraine Série "For Most Of It I Have No Words: Genocide, Landscape, Memory", 1998
Simon Norfolk, Épouvantail en Ukraine
Série « For Most Of It I Have No Words: Genocide, Landscape, Memory », 1998

J’ai hérité
de la rosée
de leurs larmes
(…)
Tu marches
dans la ville noire
les pieds meurtris

sur la hanche
te touche la mort

Rose Ausländer, Je compte les étoiles de mes mots

Alors que certains estiment, par ignorance, peur ou haine, que la Shoah prend trop d’importance dans l’histoire et la mémoire collectives, d’autres, comme Sylvie-E. Saliceti, nous disent combien l’impensable est encore niché en nous et sous nos pieds, comme un amer humus que les pluies et les labours ne peuvent tout à fait retourner pour mieux l’enterrer :

depuis ce jour le sais-tu ? l’ombre
des pierres — de ses deux mains —
jette la terre
m’entends-tu ?     l’ombre
par poignées ne cesse d’ensevelir
les anges

Car les morts que l’on voudrait reléguer dans les tiroirs empoussiérés de l’histoire nous parlent encore, dans des paysages d’Europe de l’Est qui, plus humains que les hommes, ont voulu les accueillir, les ancrer dans un lieu. Le bouleversant recueil de Sylvie-E. Saliceti dit le paysage-sépulcre, lieu du meurtre de masse, mort sans raison, mort destinée au non-lieu de l’oubli. Mais les forêts se sont souvenues des morts, de même que les quelques rares survivants et témoins, que Saliceti a rencontrés durant son voyage sur les lieux d’extermination en 2011, imposent leur mémoire tremblante à l’orée des poèmes. Si Peter Weiss avait soigneusement compilé les témoignages délivrés lors des procès d’après guerre pour écrire sa pièce L’Instruction à la manière d’un oratorio, Sylvie-E. Saliceti, elle, fait entendre la coulée de la parole presque éteinte des morts dans ses écorces de poèmes. Encadrés par de très courts poèmes disant l’écoute des bois et la langue des oiseaux, les « textes-sépultures », bien que réduits à ce qui n’est plus que chuchotements, sont des poèmes du lien. Lien avec le petit garçon qui croyait jouer avec son meurtrier en lui renvoyant des pelletées de terre, insuffisantes à faire cesser le jeu de l’enfant. Lien avec des témoins à la parole rugueuse soixante-dix ans après les massacres, comme ce mari obligé de jeter le corps méconnaissable de sa femme — si ce n’est par un grain de beauté sur le flanc — dans le feu. Lien avec la sève et le sang, le feu et le silence qui lèche le souvenir. Point de lyrisme de la déploration dans ce mince recueil mais une parole toujours en-deçà de ce qui eut lieu, consciente que les « mots justes, les mots pour la lumière des morts » ne sont qu’une berceuse incapable de consoler les « imprononcés ». Mais de cet écroulement du langage Saliceti tire une poétique de l’arpentage qui sait tenir compte de chaque vestige du souvenir, qu’il soit écorces d’arbres-refuges ou d’arbres plantés pour cacher la vue des cadavres ou échos lointains d’une fable juive, de réminiscences bibliques, d’une catastrophe qui se crie dans le vent. Écorces comme des échos de vivants qui ne sont plus, échos comme des écorces d’un arbre de vie écroulé, balbutiements et soupirs du peuple juif s’impriment sur les lieux qui les avalèrent :

à l’ombre
au pied du buisson grelotte aujourd’hui
la majesté du chêne
quelle est cette branche en
broussaille qui sort de terre ? elle semble
une barbe blanche sur
un visage
et cette feuille rousse, ouverte ?
est-ce la main
d’un petit garçon ?

De ces barbes que les nazis s’amusaient à tirer pour faire ricaner l’objectif, de ces mains qui ramassèrent la terre pour en barbouiller le visage d’un petit garçon la forêt se souvient. Et fait refleurir la barbe dans la « métabolisation des terres » (B. Doucey) et retendre la main de personne, celle qui relia Celan et Mandelstam, réunis dans ce recueil comme « deux silences pour un siècle », deux versants d’un même effondrement de l’humain, deux noms pour dire la même macabre berceuse :

Sur le chemin pour
l’aurore et le siècle on
croise ces jolis noms : Birkenau Lissinitchi
la Kolyma — est-ce le nom
d’une berceuse ? Le lieu-dit
de la rivière ?

tout plutôt que le silence alors

Chalamov plante la croix de
Mandelstam Il empoigne
le cercueil Le porte à
son épaule et
pose le bard de bois de part en part des
colonnes
de
livres

C’est que, comme ces arbres dressés au-dessus des ravins et de la sablière de Lissinitchi, la colonne du poème, même rachitique, se veut majuscule pour l’étoile « couchée en chien de fusil », pour la plaie d’une étoile que le poète, « si c’est un poète » cherche à panser afin de mieux hisser l’astre, enfin, dans le ciel, le rendre à sa vie d’astre, brillant et chaud, vivant pour les yeux qui osent encore la regarder dans notre présent. C’est qu’il faudra aussi pouvoir recompter les étoiles comme autant de morts à dénombrer et à nommer, comme autant de mots à écrire sur une page-palimpseste, grattée et réécrite tant la formulation ne se cherche que dans le silence :

Plus petite qu’une paupière
d’oiseau — ma bouche
se tait pour écouter

La poésie de Saliceti frappe d’abord, en effet, par sa teneur de silence, comme si ce silence-là imposait sa pulsation, son rythme au poème. L’on entend dans les vers démembrés, absents de toute ponctuation, tressés par les enjambements une respiration haletante, qui se presse à dire ce qui a été recueilli. Qui laisse une voix parler en elle, et qui transmet un innommable réduit à des tueries répétées pendant des mois, au rythme des fusillades et des arrivées et départs convois, réduit donc à des cris qui se confondent puis se meurent, las de lutter contre l’arme du bourreau. Saliceti ne veut pas que ces voix soient les dernières à être entendues, soient étouffées par les fusillades : le poème doit être l’interstice par lequel se cherche un nouveau langage. Cette langue naît dans l’espace déchiré du poème — déchiré mais berceur à la fois, comme tout kaddish aux disparus. Elle se cherche dans les interrogations laissées sans réponse : « qui est témoin ? », « qui dira le kaddish / entre les bergers morts quand les bergers / se meurent ? », « quelle est cette étoile sous / l’écorce — / la tribu perdue ? ». Elle se meut dans une question qui, tout en relançant le poème, lui donnant ainsi son rythme et son émotion, l’ouvre sur l’avenir, le suspens désignant aussi un à-venir. De là se perpétue la mémoire du poème. La langue tissée par Saliceti autour des arbres-sépulcres se fait imprécation modeste à une disparition d’autant plus assommante qu’elle se greffe au mutisme du meurtre. « Silence c’est à toi que je parle », écrit par deux fois la poète : le silence est à convoquer au tribunal de la nature, là où se scrutent les restes des défunts, ramenés à la surface par les pluies et les mouvements de terrain, faits de ces pelletées de terre qu’un petit garçon mimait en son enfance :

les hirondelles te feront agenouiller à l’endroit
de la fosse Pourtant le langage
des oiseaux
fera cercle autour de toi Incantation
du derviche tourneur Cantillation
de l’arbre Qui
viendra ? (…)

L’esplanade des frères de la tribu
tourne parmi tourne
les branches bleues tournent le lamento
et l’arbre par-dessus la frontière

Subsistant malgré tout, comme l’écrirait Georges Didi-Huberman, lui-même hanté par les écorces de Birkenau, la nature impose son tourbillon, son efflorescence sur les ruines de l’histoire, non parce qu’elle enjoint à effacer les traces de son labour, mais parce qu’elle entraîne en son mouvement une langue restée, sans son secours, apatride, brûlée, « truffé[e] de vers ». En faisant se croiser vers lapidaires, secs comme du bois mort, et longs poèmes serpentant dans la forêt du souvenir, « la Forêt sur les Juifs » (autre nom, tu, de la Sablière), Saliceti représente aussi le flux d’une nature patiente, soucieuse d’emmener en son cycle les engloutis qui refont surface dans la mémoire des témoins. Soucieuse de parer au sommeil d’arbres pourris, attentive à ne pas laisser se répéter la question définitive : « pourquoi cette forêt / pourquoi ces arbres ne sont-ils / plus que des écorces flottantes / en bois mort / sur le silence ? ». Il y a urgence à écrire ce geste réparateur, celui de ramasser les branches qui se rompent et se désassemblent, d’écouter leur langage avec le secours de Tsipor, l’oiseau en hébreu, à la fois rocher et bouche, bouche qui « chantait / à l’intérieur du rocher », comme Philomèle criant, la langue coupée, sa douleur sur une toile. C’est que la branche dit une histoire, cache une silhouette qui ne peut plus dire son nom. Au poème alors d’approcher « le troupeau / tombé / dans la hanche des charniers », de cerner le feu qui eut honte de ce qu’il brûla  et « se cacha pour pleurer ». Le recueil de Sylvie-E. Saliceti ceint le chemin que les semelles n’empruntent plus.

Sylvie-E. Saliceti, Je compte les écorces de mes mots, postface de Bruno Doucey, Rougerie, 2013

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10 thoughts on “Je compte les écorces de mes mots de Sylvie-E. Saliceti

  1. Tieri Briet

    Encore un choc.
    Une découverte frontale et capable d’ébranler l’homme qu’on était juste avant la lecture. L’aquarium vert m’a habitué à ce geste de dévoiler une oeuvre ignorée, d’en démontrer par le même geste l’absolue nécessité d’une brassée de poèmes qui demeuraient manquants.

  2. Ophélie Grevet

    L’ouvrage de Sylvie-E Saliceti est une belle découverte, merci Claire….

    « J’aime l’haleine quand il gèle,
    L’hiver l’aveu léger de la buée:
    Ici le je, et là-bas le réel. »*

    * Ossip Mandelstam 1937
    Tristia et autres poèmes (Gallimard)

  3. Sylvie-E. Saliceti

    Chère Madame, Chère Claire Laloyaux,
    Merci pour votre précieuse attention, le temps passé à la lecture, ce long chemin fait vers mon texte, et pour finir votre beau texte.
    Bien cordialement,

  4. Elisabeth Bart

    Merci de me faire découvrir cet ouvrage à travers un très beau texte. Je découvre aussi votre blog (grâce à Gregory Mion), je reviendrai.

    • Claire Laloyaux

      Merci et bienvenue ! J’avais lu avec beaucoup d’admiration vos beaux textes sur les « Incandescentes » et Marcelle Sauvageot chez Juan Asensio. Je vous dois de riches heures de lectures en leur compagnie. Au plaisir de vous lire.

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