Une bouche sans personne de Gilles Marchand

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Tête de caractère de Franz Xaver Messerschmidt

En 2015, Gilles Marchand et son comparse Eric Bonnargent nous avaient révélé Le Roman de Bolaño, un thriller épistolaire très malin et, comme Une bouche sans personne, faussement léger. Au-delà du jeu du chat et de la souris qui se tissait entre les deux épistoliers, le roman explorait l’empreinte de la fiction dans la réalité et montrait ce qu’un homme était prêt à faire pour faire plier celle-ci sur celle-là.

Une bouche sans personne prolonge en quelque sorte cette réflexion mais de manière moins angoissante, moins roublarde, plus tendre donc. Gilles Marchand fait parler, affabuler, un homme qui a tu pendant longtemps son très lourd secret. L’homme, ce « personne » dont on ignorera forcément le nom, se montre toujours le visage à moitié camouflé par une écharpe. Les passants, les rares amis, les habitués d’un café parisien, les collègues ne peuvent s’empêcher de fixer la difformité, la monstruosité qu’ils devinent. Tous se sentent gênés de ne pas le voir tout à fait, tous, sauf elle, Lisa. Lisa, la serveuse d’un café où l’homme se rend chaque soir, Lisa qui sait regarder les gens dans les yeux sans les mettre mal à l’aise, Lisa qui a toujours le sourire de celle qui vous met en confiance, vous fait espérer qu’une main se tend, Lisa dont l’homme est amoureux. Elle est celle qui illumine les pensées assombries de l’homme, un asocial qui vit une existence de comptable pour ne pas s’effondrer définitivement. Certaines pages de ce long monologue sont traversées d’élans d’amour pur, presque naïf, où la beauté de la femme aimée se révèle quelques années après la première rencontre et s’impose ensuite comme une évidence des premiers instants – la femme aimée sera belle, même coiffée d’une autre manière sur une vieille carte d’identité, l’homme en est convaincu. Mais cet amour aussi ne s’exprime pas, ne se vit pas comme dans les livres. Ici, il se rêve au milieu d’une bande d’amis, dans un café de plus en plus bondé, aux côtés de Thomas l’écrivain, qui sait que l’écriture s’impose d’abord à soi, et de Sam, qui reçoit des lettres mi-loufoques mi-macabres de parents morts il y a des années. Ici, on y invite la femme aimée en l’obligeant à présenter ses papiers d’identité à un gardien d’immeuble plus que zélé puis on l’invite à entrer dans le tunnel creusé parmi des dizaines de sacs poubelle, entassés jusqu’aux premiers étages.

C’est alors que le lecteur comprend que l’homme a besoin de ce monde perpétuellement décalé pour façonner un monde, son monde perdu lorsqu’il était encore un petit garçon. Le traumatisme de l’enfant, survenu un 10 juin quelque part dans le Limousin, a trouvé un semblant de réparation dans la perception de plus en plus hallucinée, fantasque de cet homme qui a conservé son regard d’enfant dans son corps d’adulte. Le narrateur perpétue, dans un réenchantement mélancolique du monde, la mémoire de son grand-père, Pierre-Jean. On croit d’abord que le récit de Gilles Marchand n’est qu’un énième hommage à une figure aimée, l’énième témoignage d’un héritier ; on imagine aussi qu’il a dû arriver quelque chose de grave à ce grand-père pour que l’homme en vienne à décrire sa vie de manière aussi fantaisiste, irréelle. C’est que l’on a oublié que la bouche qui parle c’est la sienne, une bouche mutilée qui soir après soir réapprend à parler, à tisser du lien avec des camarades qu’elle n’ose, par pudeur, qualifier d’amis, avec des curieux venus reformer l’antique parterre de l’aède. La bouche sait tout ce qu’elle doit à ce grand-père qui réinventait un Paris de fiction pour faire sourire son petit-fils, qui décrit l’amour comme cette nécessité impérieuse de reprendre son souffle :

« J’étais à Paris pour le week-end. C’était la première fois que je venais. Juste après la Grande Guerre. J’étais sur un boulevard. Un grand boulevard, tout était grand à cette époque : les guerres et les boulevards. Je ne me souviens plus lequel exactement. Parce que ce qui était important, c’est que j’étais sur le dos d’un éléphant. […] J’arrivai sur les grands boulevards lorsque l’animal marcha sur une punaise. Pas l’insecte qui empeste quand on l’écrase, mais le petit objet pointu qui sert à accrocher les photos aux murs.

Le pauvre avait une patte crevée. Impossible de continuer. Les passants me regardaient étonnés, certains protestaient parce que j’encombrais le trottoir. Je descendis de la selle afin de voir si je pouvais souffler dans la trompe pour regonfler Alphonse (c’était son nom). Mais en mettant le pied au sol, je marchai à mon tour sur le punaise et me mis à me dégonfler aussitôt. Je perdis deux centimètres, puis trois. Mon corps rapetissait en prenant des formes non répertoriées dans les manuels d’anatomie.

Parmi les badauds, certains applaudirent, d’autres partirent en criant. […] Heureusement, une jeune femme s’approcha de moi, m’attrapa une jambe d’une main tandis que l’autre farfouillait à l’intérieur de son sac. Elle en retira une rustine qu’elle appliqua directement sur le trou laissé par la punaise. Mon corps se calma, mais j’étais vraiment dégonflé. Il fallait trouver une solution : je ne pouvais pas revenir à la maison comme un édredon éventré. Je regardai la jeune femme d’un oeil suppliant. Elle posa ses lèvres sur les miennes et souffla, souffla, souffla jusqu’à ce que je reprenne ma forme initiale.

N’étant pas assez assurée que sa rustine était d’excellente qualité, elle préféra passer le reste de la soirée à mes côtés. »

La bouche sait surtout qu’il y a des confessions qui ne doivent aller jusqu’à la complaisance. Certains secrets doivent se chuchoter, être réservés à ceux qui ont d’abord une oreille et non de ces yeux qui tentent de déchiffrer l’horreur derrière l’écharpe. Le grand-père s’efface petit à petit des souvenirs réinventés par le rhapsode. Il laisse place dans les dernières pages du livre à l’envers glaçant, c’est-à-dire terriblement réel, de ce monde d’extravagances où une grève des éboueurs durerait des semaines sans qu’un locataire se décidât à sortir les poubelles après la mort de la concierge, où les Parisiens apprendraient à trembler pour un funambule qui jouerait avec la mort entre deux immeubles, où un nostalgique de la sévérité militaire contrôlerait les allers et venues d’un immeuble, soldats de plomb à ses côtés. S’éteint le temps de la rêverie, du conditionnel, et triomphe le temps des certitudes de l’histoire, une époque où l’on ne peut revendiquer sa propre temporalité, où les boulangères, si avenantes au premier abord, imposent leur futur (« avec ceci vous prendrez ?… ce sera tout ?… ça vous fera trois francs si sous. »). La guerre a certes prescrit un futur pesant, mais le rhapsode navigue habilement entre les époques et fait enfin entendre, venu du passé, un sanglot dans une voix que l’on imaginait jusque-là monotone à dessein. Le récit, entremêlé déjà des interventions des auditeurs, singularisé par le grain de la voix du grand-père, devient polyphonique en accueillant les incompréhensions et les terreurs d’un petit garçon et de sa mère sur le point d’être asphyxiés et brûlés comme tant d’autres avec eux :

De la paille ? Où est maman ? Où est sa main ? Je ne veux pas la perdre. Pourquoi tout le monde est par terre ? Pourquoi toute cette paille ? Pourquoi de nouveau des coups de feu, des sifflements, des cris. Pourquoi est-ce que tout résonne ? Pourquoi est-ce que l’on ne prie pas, dans cette église ?

Peu à peu le récit se recompose, se montre plus construit qu’il ne le paraissait : les excentriques et les fous passent d’un monde à un autre et retrouvent un visage et une histoire ; les vies, effacées par les centaines d’autres, anonymes, avalées par les guerres mondiales, se voient sauvées, magnifiées pour certaines, par le récit de cette bouche. Ces cris inarticulés, ces cris au contraire hurlés en vain, ces cris qui hantent Pierre-Jean depuis ce dix juin retrouvent, grâce aux veillées organisées bon gré mal gré par cet homme, elles aussi leur bouche. Avant de trouver l’apaisement, il fallait là encore glisser le monde et sa sombre histoire sous le filtre de l’imaginaire, de la quasi magie, et tenir à l’écart l’existence rassurante de comptable qui compte et décompte ses listes de chiffres restés orphelins.

Gilles Marchand, Une bouche sans personne, Aux forges de Vulcain, 2016.

Intermède : « Chant funèbre à la mémoire du Père Jacques » de Jean Cayrol

Louis Malle, Au revoir les enfants (1987)
Louis Malle, Au revoir les enfants (1987)

Chant Funèbre à la mémoire du Révérend Père Jacques

Pour mon plus que frère, le Révérend Père Jacques du Carmel d’Avon,
    directeur du Collège de Fontainebleau,
    qui fit sourire le Christ dans le Camp de Gusen,
    mort d’épuisement à Linz, le 2 juin 1945.

“Je suis tant homme que rien de plus” (Saint François de Sales)

Frère Jacques dors-tu dans ta robe de terre
d’une bure printanière, les mains fermés sur le Grain,
tous mes arbres ont le tremblement de tes mains
Frère Jacques dors-tu ?

J’entendais si bien Dieu dans ton cœur, je voyais sourire tant
de nos morts sur tes lèvres.
Irons-nous voir, ce soir, les vieilles fêtes du couchant,
ce soir où je m’avance vers toi
dans cette basilique infinie de la douleur humaine.

Entends-tu dans les sapins cruels le vent sombre de Fontainebleau
tu es mort à la fin de la tempête.

O ce printemps qui pouvait à peine se lever de la mort,
taisant ses premières feuilles dans un ciel déjà en repos
O ces oiseaux qui goûtaient d’un bec si prudent
les fruits mûrs de ton agonie

O ces premières violettes toutes pensives dans les bois :
Jacques au profil d’un crayon ancien
Jacques, mon pur feu flambant, à ton oreille
les lèvres blanches du passé murmurent le nom aimé d’Avon
et si le calme règne sur ses bois les plus profonds
c’est parce qu’il vient du silence de tes plaies, de ce pardon
comme une abeille trop lourde de son miel.

Le vent souvent te délivrait, un vent énorme
dévorant paroles et haleines
ce vent où tu entendais que Christ était vivant ;
mais au milieu de ce secret bourdonnant
comme une veine trop tendre qui se déchire
le filet d’une brise lointaine arrivait jusqu’à toi :

le souffle du levant sur le bras de la Seine
le vent de Port Royal, de la guirlande de Julie,
la voix sourde de Phèdre sous un soleil sans vie
le vent sifflant des hauts pendus qui se démènent
le soupir étouffé d’un enfant sous la lampe,
le frôlement soyeux d’un vers de Lamartine
ou le cri étoilé d’une sainte au bûcher,
un battement de pétales dans un ciel qui te devines
l’orage de Rimbaud sur de pâles armées,
le murmure d’un peuple où Claudel a vécu
quand il a traversé les eaux noires du péché
et l’air pur de Pascal où ton cœur est à nu.

mais le souffle mordant de la mort était en toi,
tu respirais déjà le vent des ombres, ce n’était plus
la risée heureuse du printemps sur tes doigts
mais l’air froid des tombeaux ouverts dans les plaines de l’exil
mais la brise des morts, des branches mortes, des eaux mortes,
tu avais trop respiré dans les sèches vallées de la mort
tu étais trop penché sur le dernier aveu qui s’endort
tu avais permis à tous les morts de vivre en toi,
de respirer en toi la dernière gorgée d’air pur,
O ce vent aigu comme une lame qui entrait dans ta chair
flèche vibrante de l’amour du prochain sur ton sein.

Jacques dors-tu ?

Écoute le bruit de ces pas
qui s’enfoncent dans l’éternité comme dans une neige
et toutes ces ailes qui miroitent autour de ton corps qu’on assiège
et cette harpe fabuleuse où un oiseau se débat …

« Thérèse, ma sœur dans l’odeur infinie de Dieu
dans ce roulement de roses au-dessus de nos fronts,
dans cette grande bataille de la rose piétinée, dans cet aveu
de la mort aux doigts de rose,
mes poumons se flétrissent comme deux fleurs
dans le vase brisé de mon sang

Thérèse, ma sœur toute bruyante d’oiseaux
qui vient du fond du ciel, à pied, par la route de Normandie
qui vient me chercher à travers ruines et roseaux,
j’entends les cloches dans cette nuit,
Thérèse toute confiante qui vient achever ma journée ;
il est si dur de rester seul dans le couchant si beau ;
comme vous avez couru vers moi, tout essoufflée
sur mes lèvres, en sueur sur mon front,

Thérèse de ma grande nuit obscure dont la tête lasse
roule sur l’épaule du drame ;
moi aussi j’ai trop couru vers Dieu, je n’ai jamais cessé
de courir vers Jésus toute ma vie, toutes mes nuits ;
écoutez mon torrent qui roule vers mon Aimé,
voyez les rochers qui me déchirent jusqu’à l’écume,
voyez les branches me flageller jusqu’au fond de ma vie
si claire où Dieu se mire et lave son visage ;

Thérèse des pommiers fleuris pour le pays ouvert
par les charrues stériles de la guerre ;
Thérèse, je vois mal votre visage, soulevez l’aube
écartes ces deux mains serrées contre mes yeux
enlevez ce voile épais où Dieu même se dérobe ;
je sais qui est derrière moi, je sais qui me sourit,

Thérèse des pommiers en sang, Carmel étoilé par la bataille,
qui tenez haut la Lance et les Clous et la Croix
qui les avez sauvés dans les gerbes d’épis,
qui faites fleurir la pénitence dans les bocages normands”.

“Ma sœur toute blanche dans les sueurs, ma sœur qui ploie
sous le poing de l’angoisse et sous le feu qui prend
Rouen, Le Havre, Fontainebleau, mes cloches de victoire
j’entends sans fin le bruit des carillons, des glas
sonnant à toute volée au vent où je vais boire
bourdons bavards du crépuscule, bronze qui parlez bas

Thérèse arrêtez ces cloches, ce grand remous tintant
au fond de ma poitrine, faites cesser ce résonnant ramage
ces églises réveillées dans l’adieu de l’orage,

Thérèse je n’en peux plus d’être si près du Sang
Thérèse écroulée au pied de ma Croix, Thérèse en larmes
Thérèse avec les Saintes femmes qui nettoient les vieilles armes
Je vous salue Thérèse aux vêpres du couchant

La lance du Christ fut mon arme contre les ennemis,
j’ai combattu en première ligne du drame, j’ai lutté
les plaies à la main pour la douce gloire des épis,
j’ai défendu le Chant, la pitié, notre pain
et j’ai distribué le Sang pour chaque épée
et j’ai dressé la Table aux noces de l’infidèle
et j’ai mis de mon vin dans vos coupes quand l’Allemand
me foula à ses pieds comme du raisin mûr,

Thérèse de mes quinze ans quand j’écoutais le vent,
Thérèse de ma mort qui avez franchi tant de murs
pour venir dans le vitrail flamboyant du désastre,
dans ma chapelle en feu où déjà une petite pluie d’ombre pleut.

Thérèse mon épouse de Sang,
la rose blanche dont le sang s’est retiré vers l’Astre”.

Jacques dors-tu ?

encore un visiteur qui vient de marcher
tout le long de ta nuit, tout le long du fleuve
que tu ne peux traverser ;
reconnais-tu ton frère bien-aimé qui sort de l’ogive bleu du miracle,
l’autre rose à la corolle de feu, la rose incandescente
la rose hardie qui monte autour du Bois,
la rose assoiffée de tes lèvres, lèvres elles-mêmes
où le Cri vient effrayer le soldat veillant ta descente

Jean de la Croix comme une harpe résonnant,
Jean de la Croix qui n’en peut plus de ton étouffement,
ton frère tombant sous le poids de ta plaie.

Jacques la nuit de lumière commence, le manteau sacrifié
de la nuit qui se déchire dans une telle usure,
ta grande voie des ténèbres passe d’abord par tes plaies
c’est de ton souffle si frêle que jaillira la paix qui dure ;
tu es le sang qui va guérir les hommes, tu es le feu
qui va nous éclairer le visage encore obscur de Dieu,

Celui qui brûle ta poitrine, Celui qui prend le vent sur ta gorge,
Celui qui doucement descelle ton âme de la pierre,
Celui qui ne peut vivre que de la lyre animée par David,
Celui qui fait de ton ombre une unique Lumière,

il est là le Printemps éternel qui se déride.
Saint Jean de la Croix te tient par la main.

La nuit se défait lentement sous tes paupières
Saint Jean de la Croix te tient par la main.

“Si je pouvais leur dire ce que je vois sur terre ;
enlevez ces ténèbres hurlant dans ma poitrine, elles pèsent trop ;
si je pouvais les soulever dans ce vent qui désespère
de sa faim ; O racines suivant le fil blanc de mes os !
Si je pouvais leur dire le premier mot du Père”.

Écoute Saint Jean de la Croix dans sa prière :

“Morte bise arrête ton cours,
O plaie d’extrême douceur
plaie toute délicieuse
qui donne la vie en tuant”.

O Jacques c’est la berceuse finale, la blessure illuminée,
la chaude caresse de la plaie dans la rumeur des nids
la marguerite rit entre tes noirs tombeaux,

Jacques c’est le grand sourire de Dieu qui commence la journée.
Saint Jean de la Croix te tient pas la main.
Encore quelques ruines à enjamber, ne t’arrête pas.

“Jean de la Croix, un instant, il y a encore un mort
tout seul dans cette maison ouverte, je ne peux l’abandonner
sa nuit ne s’est pas encore calmée,
l’ombre le déchire comme des ronces,
vous me donnez tout et il n’a rien, il ne sait qui le dévore
laisse-moi porter sa nuit, c’est encore une autre lance,
laisse-moi dire le blasphème de ses lèvres,
laisse-moi lui ouvrir son poing,
prends-le avec toi jusqu’à Dieu, il est plus digne que moi
dans l’ancien secret de sa fièvre,
c’est un mort qui n’en peut plus, c’est un mort qui vient de loin”.

Jacques vois-le ce dernier mort de ta route qui brille
comme un diamant, qui te sourit, le mort royal, le Christ Roi
sa longue main pâle qui te salut…

Jacques dors-tu ?

la nuit folle marche sans fin
dans les rues calcinées, le pied dans les eaux dormantes
de ta peur, à la recherche de tes enfants qui n’ont plus rien
ces enfants si longtemps muets, tes apôtres familiers,
ils vont venir de tous les coins de la forêt, abeilles de Fontainebleau
ignorants et inquiets, la jeune garde de l’adieu,
le Collège foudroyé dont toi seul a la clef.

“Mes enfants, endormez-moi dans la nuit tendre du tableau”.
“On ne peut respirer ici, ouvrez les portes qui donnent sur le ciel
déchirez-moi cruelle haleine, mon bourreau,
pour le grand vent souffle en moi comme dans un arbre,
pour que je sois la feuille et l’oiseau et le vent,
ouvrez toutes grandes mes plaies l’une après l’autre
il fait trop chaud dans ce crime allemand qui se délabre
Que Dieu soit libre en moi à la source du pardon”.

O Jacques suffocant dans le cœur entr’ouvert du drame
dont on voit le noir pistil déchiré par les frelons
toute la nuit vient mourir dans le rocher de nos larmes
la croix est nue, dévorée par les premières pampres du ciel,
la croix au bec de colombe, la croix qui se déploie, la croix qui prend

Jacques dors-tu dans cette nuit plus troublée
que n’est la chaste épouse, la nuit tourmentée de tes yeux
où plus rien ne se voit.

Jacques je ne sais plus chanter et ne n’ai plus de voix
tu es parti en laissant ma vie inachevée, une page à demi effacée
je lis si mal ton écriture, je ne déchiffre plus les mots
dans tes mains toutes poésie était de soie.

J’ai devant ma bouche ton silence comme une main glacée
qui la ferme,
avec ton doigt sur mes lèvres qui pourrai-je encore chanter ?

Je ne suis plus de ta nuit, je suis une ombre à la Joie.
La nuit monte, à ton bras, les yeux troués,
mais avec la constellation des prunelles de nos morts,
dans cette nouvelle robe de noce de sueur et de sang caillé,
la nuit de l’heureuse aventure, la nuit qui vit par toi
la nuit qu’on aperçoit dans la lueur de ton corps,
la nuit qui n’a plus froid, la nuit qui n’est plus de ce monde.

Que les grandes orgues du vent chantent pour ton retour
aquilons romantiques, zéphyrs alexandrins,
vents d’aujourd’hui, vents de demain,
Jacques enseveli dans la robe de pierre où court

le premier lézard de la saison
vents du printemps qui se déroulent comme une fougère
vents de novembre arrachant toutes les couronnes d’épines
à nos morts

Jacques haletant déchiré par le premier vent de la paix
Jacques balancé comme un nid au bout d’une branche
Jacques emporté.

Le vautour ne tourne plus autour du puits abandonné

« Mon Dieu vous êtes là si calme près de moi
un arbre qui m’abrite où le vent ne joue plus ».

12 juillet 1945

Repris dans Larmes publiques in Poèmes de la nuit et du brouillard, Seghers, 1946

Jean Cayrol s’était lié au camp de Gusen avec le Père Jacques. Pour avoir caché des enfants juifs dans son collège d’Avon, ce prêtre fut déporté. Louis Malle lui rendit hommage dans Au revoir les enfants.

Intermède : Corde de lumière de Zbigniew Herbert

Zbigniew-HerbertAux poètes tombés

Le chanteur a les lèvres soudées
le chanteur prononce nuit avec ses yeux
sous la méchante couleur des firmaments
là où finit le chant commence le crépuscule
et du ciel l’ombre recouvre la terre

Quand dans les meules d’étoiles ronflent les aviateurs
tu pars protégeant le rouleau ridicule
d’une Mosaïque tu perds les mots des Métaphores
le rire t’accompagne dans ta fuite
face aux justes balles

Comme de l’écho l’ombre de tes mots l’inanité
et le vent dans les pièces de strophes vides
Ce n’est pas à toi de chanter l’incendie
tu dépéris dissipant en vain
les fleurs coupées de tes paumes transpercées

Envoi

reçois Silencieux le projectile Glapissant
il le prit dans ses bras pour fuir l’étonnement
l’herbe recouvrira Ce monticule de poèmes
sous la méchante couleur des firmaments
qui boira ton silence

***

Les yeux blancs

Le sang vit le plus longtemps
il coule il est avide d’air

la transparence s’épaissit
desserre le petit noeud du pouls

le soir la colonne monte
à l’aube la bouche se couvre de moisi

de plus en plus près
d’une tempe qui se creuse
de paupières qui déclinent

les yeux blancs ne retiennent pas la lumière
le triangle brisé des doigts
le souffle ôté au silence

la mère crie
elle secoue un prénom inerte

***

Deux gouttes

Les forêts flambaient —
mais eux
se nouaient les bras autour du cou
comme bouquets de roses

les gens couraient aux abris —
il disait que dans les cheveux de sa femme
on pouvait se cacher

blottis sous une couverture
ils murmuraient des mots impudiques
litanie des amouruex

Quand cela tourna très mal
ils se jetèrent dans les yeux de l’autre
et les fermèrent fort

si fort qu’ils ne sentirent pas le feu
qui gagnait les cils

hardis jusqu’à la fin
fidèles jusqu’à la fin
pareils jusqu’à la fin
comme deux gouttes
arrêtées au bord du visage

Zbigniew Herbert, Corde de lumière [1956], trad. Brigitte Gautier, Le Bruit du temps, 2011

Je compte les écorces de mes mots de Sylvie-E. Saliceti

Simon Norfolk, Épouvantail en Ukraine Série "For Most Of It I Have No Words: Genocide, Landscape, Memory", 1998
Simon Norfolk, Épouvantail en Ukraine
Série « For Most Of It I Have No Words: Genocide, Landscape, Memory », 1998

J’ai hérité
de la rosée
de leurs larmes
(…)
Tu marches
dans la ville noire
les pieds meurtris

sur la hanche
te touche la mort

Rose Ausländer, Je compte les étoiles de mes mots

Alors que certains estiment, par ignorance, peur ou haine, que la Shoah prend trop d’importance dans l’histoire et la mémoire collectives, d’autres, comme Sylvie-E. Saliceti, nous disent combien l’impensable est encore niché en nous et sous nos pieds, comme un amer humus que les pluies et les labours ne peuvent tout à fait retourner pour mieux l’enterrer :

depuis ce jour le sais-tu ? l’ombre
des pierres — de ses deux mains —
jette la terre
m’entends-tu ?     l’ombre
par poignées ne cesse d’ensevelir
les anges

Car les morts que l’on voudrait reléguer dans les tiroirs empoussiérés de l’histoire nous parlent encore, dans des paysages d’Europe de l’Est qui, plus humains que les hommes, ont voulu les accueillir, les ancrer dans un lieu. Le bouleversant recueil de Sylvie-E. Saliceti dit le paysage-sépulcre, lieu du meurtre de masse, mort sans raison, mort destinée au non-lieu de l’oubli. Mais les forêts se sont souvenues des morts, de même que les quelques rares survivants et témoins, que Saliceti a rencontrés durant son voyage sur les lieux d’extermination en 2011, imposent leur mémoire tremblante à l’orée des poèmes. Si Peter Weiss avait soigneusement compilé les témoignages délivrés lors des procès d’après guerre pour écrire sa pièce L’Instruction à la manière d’un oratorio, Sylvie-E. Saliceti, elle, fait entendre la coulée de la parole presque éteinte des morts dans ses écorces de poèmes. Encadrés par de très courts poèmes disant l’écoute des bois et la langue des oiseaux, les « textes-sépultures », bien que réduits à ce qui n’est plus que chuchotements, sont des poèmes du lien. Lien avec le petit garçon qui croyait jouer avec son meurtrier en lui renvoyant des pelletées de terre, insuffisantes à faire cesser le jeu de l’enfant. Lien avec des témoins à la parole rugueuse soixante-dix ans après les massacres, comme ce mari obligé de jeter le corps méconnaissable de sa femme — si ce n’est par un grain de beauté sur le flanc — dans le feu. Lien avec la sève et le sang, le feu et le silence qui lèche le souvenir. Point de lyrisme de la déploration dans ce mince recueil mais une parole toujours en-deçà de ce qui eut lieu, consciente que les « mots justes, les mots pour la lumière des morts » ne sont qu’une berceuse incapable de consoler les « imprononcés ». Mais de cet écroulement du langage Saliceti tire une poétique de l’arpentage qui sait tenir compte de chaque vestige du souvenir, qu’il soit écorces d’arbres-refuges ou d’arbres plantés pour cacher la vue des cadavres ou échos lointains d’une fable juive, de réminiscences bibliques, d’une catastrophe qui se crie dans le vent. Écorces comme des échos de vivants qui ne sont plus, échos comme des écorces d’un arbre de vie écroulé, balbutiements et soupirs du peuple juif s’impriment sur les lieux qui les avalèrent :

à l’ombre
au pied du buisson grelotte aujourd’hui
la majesté du chêne
quelle est cette branche en
broussaille qui sort de terre ? elle semble
une barbe blanche sur
un visage
et cette feuille rousse, ouverte ?
est-ce la main
d’un petit garçon ?

De ces barbes que les nazis s’amusaient à tirer pour faire ricaner l’objectif, de ces mains qui ramassèrent la terre pour en barbouiller le visage d’un petit garçon la forêt se souvient. Et fait refleurir la barbe dans la « métabolisation des terres » (B. Doucey) et retendre la main de personne, celle qui relia Celan et Mandelstam, réunis dans ce recueil comme « deux silences pour un siècle », deux versants d’un même effondrement de l’humain, deux noms pour dire la même macabre berceuse :

Sur le chemin pour
l’aurore et le siècle on
croise ces jolis noms : Birkenau Lissinitchi
la Kolyma — est-ce le nom
d’une berceuse ? Le lieu-dit
de la rivière ?

tout plutôt que le silence alors

Chalamov plante la croix de
Mandelstam Il empoigne
le cercueil Le porte à
son épaule et
pose le bard de bois de part en part des
colonnes
de
livres

C’est que, comme ces arbres dressés au-dessus des ravins et de la sablière de Lissinitchi, la colonne du poème, même rachitique, se veut majuscule pour l’étoile « couchée en chien de fusil », pour la plaie d’une étoile que le poète, « si c’est un poète » cherche à panser afin de mieux hisser l’astre, enfin, dans le ciel, le rendre à sa vie d’astre, brillant et chaud, vivant pour les yeux qui osent encore la regarder dans notre présent. C’est qu’il faudra aussi pouvoir recompter les étoiles comme autant de morts à dénombrer et à nommer, comme autant de mots à écrire sur une page-palimpseste, grattée et réécrite tant la formulation ne se cherche que dans le silence :

Plus petite qu’une paupière
d’oiseau — ma bouche
se tait pour écouter

La poésie de Saliceti frappe d’abord, en effet, par sa teneur de silence, comme si ce silence-là imposait sa pulsation, son rythme au poème. L’on entend dans les vers démembrés, absents de toute ponctuation, tressés par les enjambements une respiration haletante, qui se presse à dire ce qui a été recueilli. Qui laisse une voix parler en elle, et qui transmet un innommable réduit à des tueries répétées pendant des mois, au rythme des fusillades et des arrivées et départs convois, réduit donc à des cris qui se confondent puis se meurent, las de lutter contre l’arme du bourreau. Saliceti ne veut pas que ces voix soient les dernières à être entendues, soient étouffées par les fusillades : le poème doit être l’interstice par lequel se cherche un nouveau langage. Cette langue naît dans l’espace déchiré du poème — déchiré mais berceur à la fois, comme tout kaddish aux disparus. Elle se cherche dans les interrogations laissées sans réponse : « qui est témoin ? », « qui dira le kaddish / entre les bergers morts quand les bergers / se meurent ? », « quelle est cette étoile sous / l’écorce — / la tribu perdue ? ». Elle se meut dans une question qui, tout en relançant le poème, lui donnant ainsi son rythme et son émotion, l’ouvre sur l’avenir, le suspens désignant aussi un à-venir. De là se perpétue la mémoire du poème. La langue tissée par Saliceti autour des arbres-sépulcres se fait imprécation modeste à une disparition d’autant plus assommante qu’elle se greffe au mutisme du meurtre. « Silence c’est à toi que je parle », écrit par deux fois la poète : le silence est à convoquer au tribunal de la nature, là où se scrutent les restes des défunts, ramenés à la surface par les pluies et les mouvements de terrain, faits de ces pelletées de terre qu’un petit garçon mimait en son enfance :

les hirondelles te feront agenouiller à l’endroit
de la fosse Pourtant le langage
des oiseaux
fera cercle autour de toi Incantation
du derviche tourneur Cantillation
de l’arbre Qui
viendra ? (…)

L’esplanade des frères de la tribu
tourne parmi tourne
les branches bleues tournent le lamento
et l’arbre par-dessus la frontière

Subsistant malgré tout, comme l’écrirait Georges Didi-Huberman, lui-même hanté par les écorces de Birkenau, la nature impose son tourbillon, son efflorescence sur les ruines de l’histoire, non parce qu’elle enjoint à effacer les traces de son labour, mais parce qu’elle entraîne en son mouvement une langue restée, sans son secours, apatride, brûlée, « truffé[e] de vers ». En faisant se croiser vers lapidaires, secs comme du bois mort, et longs poèmes serpentant dans la forêt du souvenir, « la Forêt sur les Juifs » (autre nom, tu, de la Sablière), Saliceti représente aussi le flux d’une nature patiente, soucieuse d’emmener en son cycle les engloutis qui refont surface dans la mémoire des témoins. Soucieuse de parer au sommeil d’arbres pourris, attentive à ne pas laisser se répéter la question définitive : « pourquoi cette forêt / pourquoi ces arbres ne sont-ils / plus que des écorces flottantes / en bois mort / sur le silence ? ». Il y a urgence à écrire ce geste réparateur, celui de ramasser les branches qui se rompent et se désassemblent, d’écouter leur langage avec le secours de Tsipor, l’oiseau en hébreu, à la fois rocher et bouche, bouche qui « chantait / à l’intérieur du rocher », comme Philomèle criant, la langue coupée, sa douleur sur une toile. C’est que la branche dit une histoire, cache une silhouette qui ne peut plus dire son nom. Au poème alors d’approcher « le troupeau / tombé / dans la hanche des charniers », de cerner le feu qui eut honte de ce qu’il brûla  et « se cacha pour pleurer ». Le recueil de Sylvie-E. Saliceti ceint le chemin que les semelles n’empruntent plus.

Sylvie-E. Saliceti, Je compte les écorces de mes mots, postface de Bruno Doucey, Rougerie, 2013

Intermède : « Où gîtent les étoiles » d’Avrom Sutzkever

Albert Hirsch, Encre sur carton, 1997, 35*20 cm
Albert Hirsch, Encre sur carton, 1997, 35*20 cm

Dans le petit parc délaissé par l’été, nous nous taisons tous deux, moi et le soleil couchant. En vérité, notre silence sur le siège bancal vient à peine de commencer, et déjà le soleil couchant va reprendre sa route.
– Reste encore, ami, pourquoi cette hâte ? Préfères-tu donc sombrer dans la mer ? Les requins y déchireront ta chair, et sur ton squelette doré des coraux bâtiront une métropole.
Mes dents pénètrent dans sa chair cosmique. Je veux le retenir. Que notre silence achève au moins son premier chapitre. Loin de le retenir, de l’empêcher de se noyer dans la mer, je me tranche la langue, et me taire devient plus difficile.
Des étincelles pleuvent des amandiers. Un oiseau couronné de deuil, aux sombres plumes ocellées, revient d’un enterrement. Et me voici de nouveau deux : à la place du soleil couchant, une femme surgie de l’allée pourpre s’installe près de moi sur le banc. « Une jeune-vieille-de-naissance », babille en moi ma langue tranchée… « une jeune-vieille-de-naissance ».
– Volodia, toi ici ?
Je ne suis pas plus Volodia que je ne suis le roi du Portugal. Mais d’où sais-je qui je suis ? « Je suis un autre » — l’illumination d’un poète me revient à l’esprit. Et j’acquiesce de la tête, comme l’oiseau revenu d’un enterrement, qui se balance maintenant sur une branche en face de moi.
– Oui, mon cher cœur, tu as deviné…
– Tu es vivant ? Merveille des merveilles ! Mais comment peux-tu vivre alors que ton âme — seule et unique — n’est plus dans ta tête ? susurre son silence à mon oreille gauche, avec un chatouillis de tige duveteuse.
– Je vis ainsi depuis ma naissance, et peut-être depuis plus longtemps encore, et personne jusqu’ici ne m’a jeté cet opprobre au visage. A vrai dire, je ne l’ai jamais vue, mon âme, et pourtant je peux le jurer, elle est enfouie au fond de moi et aucun subtil voleur d’âme n’est parvenu encore à me la dérober.
– Pas de çà ! Pas de çà !
Elle scelle mes lèvres de ses doigts inconnus au parfum de cannelle.
– Ne te risque pas à jurer. Un serment faux et pervers, ce péché-là le Tout-Puissant ne le pardonne pas. Toi, tu ne l’as jamais vue, moi, si.
– Quand et où l’as-tu vue, lui demandé-je en soufflant entre ses doigts de cannelle, comme enfant, je soufflais dans un harmonica.
– Tu vas bientôt oser me demander comme je m’appelle, dit-elle clémente, en libérant mes lèvres.
– Ne m’en veuille pas, je te le demande tout de suite. Ma mémoire a dernièrement commencé à boiter, comme un cheval qui a perdu un fer.
– Lili, Lili la blonde. Cette femme et ce nom, tu n’avais pas le droit de les oublier.
Et soudain, elle pose la tête sur mes genoux, sa frimousse tournée vers moi afin que je me souvienne mieux.
Et j’en jurerais à nouveau : ce visage, je le vois pour la première fois. Le nom aussi m’est étranger : Lili la blonde…
Même dans la pénombre du parc éteint, je me convaincs sans peine que cette femme est aussi blonde qu’un corbeau. Non content de me mesurer à la vérité, dois-je encore me mesurer au mensonge ? Et pourtant, je tais ce que je veux dire. La curiosité scintille — un phare pour pensées errantes.
Et à nouveau j’acquiesce de la tête, consentant.
– Je me souviens, Lili, je me souviens.
– Bien, Dieu soit loué. Au moins, la mémoire n’est pas un cheval. Et maintenant, Volodia, tu vas entendre quand et où j’ai vu ton âme, et ce qui nous est arrivé à tous les deux, à toi et à moi.
Va pour Volodia, va pour qui tu veux, pas de doute, Lili me confond avec un autre. Soit, grand bien lui fasse. Et pourtant, quelque chose me tracasse : mon visage si totalement mien — mystérieux manuscrit sur du vieux parchemin — se prête donc à la confusion. Un faussaire d’art aurait-il reproduit mon portrait de chair ? Ou peut-être, pensé-je, la blonde Lili n’a pas tous ses esprits ? Si elle n’a pas tous ses esprits, les esprits sont près d’elle. L’ombre d’un oiseau chante mieux que l’oiseau lui-même.
– Commence, petite Lili, par le « Quand » : quand mon âme s’est-elle révélée à toi ? Le « où » s’éclairera de lui-même.
Sa petite tête ébouriffée saute soudain de mes genoux et se redresse comme un ressort libéré. Lili se blottit contre mon épaule, et m’entoure de ses bras. Ses petits pieds pendent sous le banc comme ceux d’un nain.
– Je n’ai pas enfilé le temps sur un cordon. Ses perles, piètres choses, je ne peux les égrener. Je me souviens seulement qu’en ce temps-là la ville s’est transformée en une sombre horloge, avec des hommes-chiffres étalés dans un gigantesque cercle, et dans ce cercle, au milieu des hommes-chiffres, tournait une aiguille flamboyante, et elle tranchait, tranchait. La mort en ville ne nous a pas été propice. Tous deux nous nous sommes réfugiés dans la forêt, dans sa profondeur glacée. Là aussi l’aiguille de la sombre horloge tranchait, tranchait. Dans son subconscient, alors, nous nous sommes évadés — je veux dire dans ses marécages velus où l’aiguille ne faisait que se refléter.
– Lili, cesse de déverser ton silence en moi. Je me souviens comme si c’était aujourd’hui, comme si c’était demain. Nous avions sombré tous deux dans des tombes-marécages où un corps ne pouvait toucher un autre corps. Seules nos mains — désirs rouges — s’accrochaient l’une à l’autre, jour après jour.
– Volodia, laisse-moi achever : la faim suçait la moelle de nos squelettes, et nous n’étions toujours pas rassasiés. Nous mangions des herbes empoisonnées et des œufs de grenouille. Et une nuit, une robe de mariée a brui légèrement sur les marais, et ils ont commencé à geler — alors j’ai vu ton âme émerger de ta bouche et se rapprocher de la mienne. Elle brillait d’un bleu lumineux comme un saphir, et de taille et de forme paraissait un petit œuf de colombe. Tu sais bien, mon aimé : la faim a croassé, une bouche a de grands yeux, alors je l’ai dévorée.
– Merci Lili, tu as bien fait, sinon elle aurait sombré à jamais. Je voudrais me rendre en pèlerinage dans ces marais. Où sont-ils, en quels parages puis-je les trouver ?
– Je vais te donner un signe : là où gîtent les étoiles…

1975
Poème extrait du recueil Où gîtent les étoiles, traduit du yiddish par Catherine Morhange sous la direction de Rachel Ertel, Seuil, 1988