Intermède : « Le train » de Robert Antelme

LE TRAIN

Le bruit du train use la nuit,
La terre doucement gémit sous le voyage,
Sur les visages le bruit
Plaque le bleu de l’agonie.
Cette rumeur,
C’est le vent,
Sur les chemins qui fuient l’ombre des cathédrales.
Le train se roule dans la nuit
Où se tait tout le blé.
Et nous sommes les voyageurs :
Sous les paupières de l’homme écrasé en face,
Sous le pli gonflé de nos fraternités
Et dans ce carrefour de nos stupidités,
Cette rumeur,
C’est le cri des voisinages
Et des noms effacés.
Le train prie en hurlant
Pour ses abandonnés ;
Le bruit dans sa furie,
Contre toute maison,
Garde ses égarés.

Les poèmes de Robert Antelme furent publiés au premier trimestre de 1944 dans le numéro 4 de la revue Littérature. Dans « Témoignage du camp et poésie » (paru dans Le Patriote résistant, n° 53, 15 mai 1948), courte entrée dans la poésie du déporté politique Maurice Honel, Antelme insiste sur la nécessité de lire le « contrepoint mélodique » à la réalité des camps : la poésie exprime « l’acharnement du détenu à faire surgir une clarté de la réalité oppressante, ou tout au moins à entretenir, souvent en tentant de fuir cette réalité, la vie inlassable de la conscience. Témoignage ou prophétie, la poésie des camps est celle qui a le plus de chances d’être la poésie de la vérité. »

Intermède : Les sanglots secs de Berthe Burko-Falcman

YORTSAYT

Oui. Des sanglots secs.
Ça se pleure.
Ça nourrit les insomnies.
Larmes sourdes.
Se laisser gémir.
Et tant à pleurer.
De quoi pourrait-on ne pas pleurer
murmurait
la mourante.
Écoute-les ces enfants
Nisht geboyrene kinder
Sans mots à jamais
Sans naissance
Ils sont sans jadis
Et sans à venir.

Larmes sèches ne se pleurent.
Et les petites filles qui furent
Et celles qu’elle a été
Les pleurer ne se doit plus.
Hocqueter les sanglots secs
Déchire le souffle pétrifié.

Toi mon ombrageux
Tu ne me réveilles plus.
Le coeur s’affole de ton absence.
Un mois de mars est là — et tu meurs
Au mois de mars chaque année.

Tant que s’écrit ma vie
Tous les ans
Au printemps
Tu mourras.
Et toujours les sanglots secs

****

Cimetière juif du quartier de Kazimierz (Cracovie)
Cimetière juif du quartier de Kazimierz (Cracovie)

VOYAGES

Tu avais écrit sur l’album de Pologne
À côté d’une photo
« Les tombes des femmes
Serrées les unes contre les autres
Semblent se défendre
De la vie
Qui avance. »

Les racines des bouleaux
Éventrent les pierres
Les cercueils
C’est la vie qui avance.

Et nos silhouettes
Muées en troncs gris et blancs
C’est la vie qui avance.

Je suis revenue
Voir. Les tombes
Bousculées pressées
Basculées
Étouffées
Toujours se chevauchent
Font barrage
Aux orties
Et aux ronces
À la vie
Qui avance.

Tu n’es plus. De ce retour
Rien. Pas de photo
Des tombes perdues
Dissimulées dans les fleurs
Ensevelies sous les arbres.

Et ta présence absente maraude
Et farandole la vie.
Et ma mort
Qui avance.

Berthe Burko-Falcman, Les sanglots secs (2008-2012 à Rieuviel à Paris à Cracovie à Varsovie), anthologie dans le numéro 142 de la revue Po&sie, éditions Belin, 2013.

Note : En yiddish Yortsayt veut dire anniversaire et nisht geboyrene kinder les enfants non-nés.

Intermède : Tsiganes de Jan Yoors

etoiles-constellation-araPour T. B.

J’évoquerai d’abord la couleur de mon âme : l’immensité du ciel omniprésent, l’éternité de l’instant où la nuit n’était que la continuation du jour, la boue, l’eau bue saumâtre, l’inconfort… Le défi des incessants départs, les tourbillons de poussière, les arbres rares, les vents plaintifs, le ciel nocturne rassurant… Le piaffement des chevaux, le cercle des roulottes, les feux de camp, les jeux des enfants, l’aboiement des chiens… Les raids de la police montée, la dignité des Rom, leur magnétisme animal, le lac où, au soleil, jouaient les carpes, la venue du crépuscule….
Je m’étais approché du camp. Des chiens jaunes au poil raide et à l’air mauvais montrèrent les dent puis se mirent à aboyer. Il y avait sur le terre-plein quinze roulottes disposées de façon à ne pas être vues de la route. Autour des feux, des femmes étaient accroupies. Elles avaient de grands yeux expressifs, des dents éclatantes, une peau mate, des cheveux noirs au point d’en paraître bleus. Elles portaient au cou, aux oreilles et aux bras, des pièces d’or qui tintaient chaque fois qu’elles faisaient un mouvement. Leurs robes à volants étaient de couleurs voyantes, très amples, et tombaient jusqu’aux chevilles ; le corsage échancré laissait voir la naissance des seins. Ces femmes paraissaient pleines de santé et de vitalité. Des hordes d’enfants aux pieds nus jouaient autour des roulottes ; quelques-uns vêtus de haillons, la plupart nus. A l’extrémité du camp, les chevaux étaient attachés à de longues chaînes ; et naturellement il y avait des chiens, d’innombrables chiens au regard féroce. Des hommes étaient étendus à l’ombre d’un chêne. Des spirales de fumée bleue montaient dans l’air pur imprégné de l’odeur forte du feu de bois. Même à distance, les voix claires de ces Gitans résonnaient avec une intensité à laquelle je n’était pas habitué. Se mêlaient à elle, un peu plus loin, les coups sourds d’une hache, le renâclement des chevaux, le claquement occasionnel d’un fouet et les vagissements d’un nouveau-né, tout cela contrastant avec les alentours du campement.
Les roulottes étaient montées sur de hautes roues, avec trois fenêtres de chaque côté et une double porte. Les parois extérieures étaient de chêne naturel verni, le toit était blanc. Des piles d’édredons recouverts d’un tissu à fleurs fané prenaient l’air au soleil.
J’avais douze ans quand les Tsiganes, tard dans le printemps, passèrent par ma ville. Je décidais d’aller voir ces gens merveilleux dont mon père m’avait si souvent parlé. Depuis la veille, ils campaient sur un terrain vague. Demain sans doute, ils seraient partis, ne laissant comme trace de leur passage que quelques foyers noirs, des déchets et de l’herbe foulées. Et il ne subsisterait sur eux que des rumeurs.
Quittant la route pavée, j’écartai les hautes herbes et pénétrai dans le camp. J’eus tout de suite l’impression de marcher sur un sol étranger mais n’en éprouvai aucune angoisse. Les adultes ne firent pas attention à moi, mais quelques garçons de mon âge vinrent me rejoindre à l’endroit où l’herbe avait été foulée : la ligne séparant deux mondes.
Je m’adressai à eux en espagnol, croyant à tort que c’était la langue qu’ils comprenaient le mieux. J’associais les Tsiganes à l’Andalousie, au soleil, au flamenco, au vin de Manzanilla. Trop de gens s’imaginent que ces nomades viennent uniquement d’Espagne, de Russie, de Hongrie ou de Roumanie.
Les petits Tsiganes me répondirent en mauvais allemand. Entre garnements on est tout de suite à l’aise. Ils me montrèrent les chevaux, me détaillant minutieusement leurs qualités et leurs défauts, apparemment insoucieux que je ne pusse leur répondre. J’étais gêné de me retrouver aussi déconfit et craignis qu’ils ne me jugent à l’aune de mon ignorance sur les chevaux.
Un des garçons s’appelait Nanosh. Il avait de long cheveux d’un noir de jais. Une chemise blanche, très sale, découvrait sa jeune poitrine. Mes nouveaux amis me firent faire le tour du propriétaire. […]
Les deux autres garçons s’appelaient Laetschi et Putzina. Ce dernier était coiffé d’une extraordinaire casquette d’officier de marine et portait autour du cou, comme tous les membres de la tribu, un foulard de soie aux couleurs vives. Je retirai mes souliers afin d’être nu-pieds comme Nanosh, Laetschi et Putzina. Porter des souliers me paraissait la chose du monde la plus normale, comme se laver la figure et se brosser les cheveux. A ce que je pouvais en juger, mes nouveaux amis n’étaient pas soumis à ce genre de supplices. Je n’en fus que plus surpris de constater qu’ils s’étaient approchés de mes souliers et les essayaient à tour de rôle. Des garçons plus âgés se joignirent à eux, mais comme leurs pieds étaient trop grands, ils firent, avec ma permission et mon inquiète approbation, des entailles dans le cuir. Cela me décida à rester dans le camp jusqu’à la nuit tombée. Je ne pouvais pas risquer d’être vu nu-pieds par des voisins ou des camarades d’école. […]
Des heures passèrent. L’humidité montait du sol, mais personne ne semblait s’en apercevoir. Quand les Tsiganes allèrent s’étendre sur leurs grands lits de plumes, il était trop tard pour que je rentre à la maison. J’acceptai avec reconnaissance l’invitation que me fit Nanosh de coucher avec lui et ses nombreux petits frères. Je me glissai tout habillé sous l’un des édredons. Couchés sur le dos, nous regardions le ciel. Je vis une étoile filante et montrai du doigt à Nanosh l’endroit où elle avait disparu. D’une voix étouffée, il me dit de ne jamais faire cela, parce que chaque étoile dans le ciel est un homme sur la terre. Une étoile filante signifie qu’un voleur s’est enfui et qu’il y a beaucoup de chances pour qu’on le rattrape si on la désigne à quelqu’un. « Mon cousin Kore, poursuivit Nanosh, est sorti ce soir avec le fils de Kalia et il n’est pas encore rentré…» Nanosh me tourna le dos et quelques minutes plus tard je l’entendis respirer doucement dans son sommeil. Au loin, un chien aboyait. Je pensais à l’étoile filante et à l’homme qu’elle représentait. C’était la première fois que je couchais en plein air et j’étais trop ému pour dormir. Je regardais les fantastiques monticules qui m’entouraient. Ces édredons aux couleurs fanées éclairés par la lune avaient quelque chose de mystérieux. Etais-je sûr de ne pas rêver ?

A écouter à propos de Jan Yoors, une intervention d’Alain Reyniers à l’occasion du colloque « « Tsiganes », « Nomades », un malentendu européen » (Paris & Pau, octobre et novembre 2011).

Intermède : Terre rouge de Daniel Varoujan (1884-1915)

Fontaine de vie (v. 1000-1100)
Fontaine de vie (v. 1000-1100)

J’ai là, sur ma table, dans une coupe,
un peu de terre d’Arménie.
L’ami qui m’en a fait cadeau croyait
m’offrir son coeur — bien loin de se douter
qu’il me donnait en même temps celui
de ses aïeux.
Je n’en puis détacher mes yeux
— comme s’ils y prenaient racine…
Terre rouge. Je m’interroge :
d’où tient-elle cette rougeur ?
Mais s’abreuvant tout ensemble de vie
et de soleil, épongeant toutes les blessures,
pouvait-elle ne pas rougir ?
Couleur de sang, me dis-je,
terre rouge, bien sûr, car elle est arménienne !
Peut-être y frémissent encore des vestiges
de brasiers millénaires,
les fulgurances des sabots
qui naguère couvrirent d’ardente poussière
les armées d’Arménie…
Y subsiste peut-être un peu de la semence
qui me donna la vie, un reflet de l’aurore
à laquelle je dois ce regard sombre,
ce coeur que hante un feu surgi
des sources mêmes de l’Euphrate,
ce coeur couvrant l’amour non moins que la révolte…
Y scintillent peut-être
quelques paillettes, quelques bribes
de notre livre d’or : un atome de Haïk,
une particule d’Aram, un éclat chu
de l’oeil cosmique d’Anania…
Oui, devant moi, sur ma table, emplissant
à peine une coupe, cette poignée de terre
pourpre résume tout un peuple,
un pays mémorable aujourd’hui revêtu
d’une éclatante chrysalide ;
oui, par le truchement de ce corps minuscule
un pays tout entier me parle, m’interpelle
— comme les astres qui fécondent
les bleus labours de l’infini,
sa poussière de feu illumine mon âme …
Tressaille alors la lyre
de mon impatience et mon désert
soudain verdoie comme sous les caresses
d’un souffle printanier ;
des visages meurtris traversent ma mémoire,
des bouches vengeresses – mon coeur est la proie
de griffes inconnues …
Cette poignée de terre, cet amas de poudre,
je le conserve avec bien plus d’amour
que n’en aurait après la mort mon âme
en recueillant les cendres de mon corps
dispersées par le vent …
Terre rouge, exilée – héritage, relique,
offrande, talisman – alors
même que sous ma plume un poème
est en train de naître, souvent je pleure
à la vue de cet infime lambeau
d’Arménie, je rugis — me rivant l’âme
dans le creux de la main,
j’arme mon poing !

Vahé Godel, La poésie arménienne du Ve siècle à nos jours. Anthologie, La Différence, 2006, p. 154-155

Après des études à l’étranger (Venise, Gand), Daniel Varoujan (Tcheboukkiarian de son vrai nom) devient instituteur puis dirige l’École Saint-Grégoire l’Illuminateur d’Istanbul. Il fonde en 1914 un cercle littéraire et une revue, Mehian, d’inspiration préchrétienne et païenne. Il est assassiné en août 1915 avec d’autres intellectuels par les génocidaires turcs, « attaché à un arbre, mutilé de part en part, et ses restes furent jetés aux chiens errants. Depuis Euripide, jamais à notre connaissance, poète n’avait connu une fin aussi effrayante, sinon celui dont la religion de son peuple se réclamait. Il est difficile de ne pas y penser. Le poète avait trente et un ans. » (Luc-André Marcel, poète et traducteur de l’arménien)

Intermède : Le Bois de Vincennes de Nigoghos Sarafian

© Dorothee Deiss
© Dorothee Deiss

Le Bois de Vincennes s’étend de la Marne au Don et même plus bas, couvrant aussi une grande partie de la mer Noire. Il atteint parfois le ciel. Il passe par-delà mes nostalgies et mes souvenirs. Il plane au-dessus d’une patrie utopique et inconnue. Et les matins des dimanches et des jours de fête, l’été, avec la consécration de la clarté de l’aurore, avec le frémissement couleur de sève de ses arbres transparents, je suis transporté dans la plus extrême exaltation. Un navire qui sort des ténèbres. L’herbe déborde, s’étend fraîche et pure, elle me parle. Les cimes silencieuses des arbres balancent, capturant et dégageant une lumière. Les ombres s’étendent. Air et terre et plantes sont de miel. A travers les nuages qui s’enfuient déchiquetés, et à travers le cours triste et vain de mes années, je découvre le sens de mes agitations d’enfant ivre de la mer, l’émotion vague de l’espérance.

Mais le bois me tourmente aussi. Un tribunal : « Dites toute la vérité, rien que de la vérité ». On entend mon coeur battre de colère et de confusion. Et le bruissement des arbres comme un murmure de terreur. Il naît une lumière comme une décharge électrique au sommet des arbres. Une explosion et un éclair. Le choc entre le positif et le négatif, l’enfant et l’adulte, l’intellectuel et l’ouvrier, entre l’exilé et l’assimilé, entre la beauté qui me conduit aux laideurs et ces laideurs qui me stimulent. Le bois me mène jusqu’à la plus extrême contradiction. Il devient un champ de crimes. Il marche quelquefois au fond d’une mer rouge, dans les silence et les lumières qui s’attachent à mes membres. Un monde englouti. Et son fantôme rouge provenant de son sang avec les mêmes créatures monstrueusement transformées. Le soleil rayonne rouge. Les ombres rouges. C’est l’heure où l’odeur des arbres, enivrante mais tragique, devient peu à peu oppressante. Les oiseaux se sauvent avec des cris de djinns devant l’obscurité qui tombe en silence. J’entends encore le bruit du balai quand, un jour nuageux, le gardien me faisait ramasser l’or des feuilles mortes, alors que j’étais sans travail. On entend dans le vent la plainte de la fierté blessée du balayeur d’illusions.

Désolation du bel automne qui se dégrade. Il passe de temps en temps une charrette pleine de branches coupées, écorcées, elle s’éloigne lentement comme celle qui, remplie de cadavres nus et mouillés et les yeux ouverts, remontait de la gare de Rostov, un jour de bataille ; et les arbres agités par le vent et les herbes abondantes qui ondoient rappellent le navire de la foi qui remontait le fleuve de l’espoir, pour se retrouver toujours au pied du rapide inviolé. Toute vérité donne l’envie d’une nouvelle vérité. Toute révolution mène à une autre révolution. Laquelle est la vraie ?… Parfois, je m’assieds, las. Devant moi les abris souterrains pour les nuits des bombardements. Les souvenirs des temps où les hommes vivaient comme des taupes. Devant moi les bastions déserts des anciennes armées victorieuses. Misère. On entend dans le gouffre le grondement de la ville.

Nigoghos Sarafian, Le Bois de Vincennes, trad. Anahide Drézian, Parenthèses, coll. Arménies, 1993