Intermède : Et quand tu écriras de Sylvie-E. Saliceti

et quand tu écriras ne regarde pas le temps

tu l’as vu se lever le temps – comme s’il était libre
le temps pierreux – chaînes aux pieds – s’arrêter à la nuit
dans la geôle où coule

l’abandon  La lampe basse de l’heure a camouflé
les étoiles sous la neige Le temps
dort dans son cachot La lune
– encore accoudée au bord de la fenêtre –
lui radote sa vieille histoire ressassée
ses idées-araignées
salies par la clarté
aux embrasures L’instant demande :
dis-moi la vérité sur l’amour
et vient l’art de la joie Le soleil de pierre je le taille
le soleil de bois je le fais brûler Le soleil de bronze
il sourd sous le gong Et quand tu écriras

le soleil n’aura rien à dire Il ne sait pas
parler à la neige – jusqu’au dernier flocon
il la perd
dans le lac d’un arrière-pays que personne
ne connaît et qui s’appelle la mort

cette nuit j’ai vu marcher le temps comme s’il était un homme
le temps comme s’il était vivant avait blanchi ma vue
– sais-tu ce que j’ai fait ? –
je l’ai remis entre deux gardes Ce siècle noir
fait mien – barricadé derrière
la porte – il est à présent
le plus pur prisonnier des nuages et il s’appelle
la foudre
il existe une cérémonie pour l’enterrer
tu le reconnaîtras cet ermite entre les grains du papier

[…]

Sylvie-E. Saliceti, Et quand tu écriras, La Porte, 2015

Faire avec de Lionel-Édouard Martin

Mais souviens-t-en, jamais un ange, fût-il déchu, n’est tombé dans la rivière.
Nelly Buret
Nelly Buret, Exil, Gravure, pointe sèche et collage, 35 X 50

Usufruit, Territoires, Cheptels, Météores : c’est autour de ces quatre mots que s’organise le dernier recueil de poèmes de Lionel-Édouard Martin. Ses « appeaux », ainsi que les désigne le poète dans la petite prose « La langue », sont placés sous le patronage du Max Jacob du Cornet à dés mais se rapprochent peut-être par l’esprit des proêmes de Francis Ponge. Non parce qu’ils décortiqueraient scientifiquement ce qui s’offre au regard, persiennes, oreille ou hirondelle, mais parce qu’ils dessinent eux aussi, pas à pas, un cosmos, un monde réduit aux dimensions du mollusque puis élargi à la toute fin du recueil au monde des morts, là-haut, où ça ne parle plus, où ça ne mâchonne plus. Rien de scientifique, rien de rigoureux dans la démarche de LEM (acronyme assumé par le poète : « ce Lem auquel tu te ramènes, compact, en signature ou sigle »). Au contraire, la poésie est pure correspondance, les observations s’assonancent, puisqu’il faut « assonancer le temps » lui-même, et cet examen du réel dit en réalité de l’objet quelque chose qui échappe à la pure description. Le monde est comme transfiguré par le regard du poète, comme l’est la terre après un feu dans les collines :

C’est la terre qui d’un coup se fait voyante, le rouge happant le bleu, peuplant, nourrissant de nuages, d’oiseaux, ses méninges, et ce qu’on nomme injustement dure-mère.

Le « rythme bancroche », la prose pleine de heurts est ce qui donne au monde une nouvelle pulsation, elle devient la respiration accordée au souffle de ce petit, de ce lent cosmos. La prose poétique coule de ce monde en perpétuelle métamorphose, mais le mouvement du poème n’est jamais parfaitement fluide : la syntaxe est heurtée par des corrections, d’autres associations encore, le rythme se fait boiteux et s’affirme boiteux, comme le sont :

« ces « hommes » qui ne lient pas mais tranchent, cordon coupé, « que que », tes consonnes à cisailles ; et tu bégaies comme on boite en cothurne dans les labours, et trébuches contre les souches. »

Ce n’est point coquetterie que de désaccorder la syntaxe. Ces heurts trahissent un rêve de retour aux origines presque atteint mais toujours déçu. L’homme cherche à retrouver le chant des bêtes mais ne peut qu’entendre, de loin, « les cigales stridulant, elles, depuis toujours le même poème des origines sans que nulle langue humaine y ait jamais planté son dard ». La fusion n’arrive jamais à son terme et « tu restes nu, muet dans le silence, atrophié d’ailes, tu ». On ne peut que s’immerger, faire corps avec les chênes, avec les ormes, dans une « communion du végétal et de la chair » jusqu’à en oublier son identité et son nom, mais quelque chose s’est perdu : le recueil est autant celui de la célébration du monde que du désenchantement du poète. Le petit cosmos que L.-É M reconstitue n’est qu’un monde réduit aux dimensions d’une demeure familiale, d’un appartement parisien ; il n’est plus ce grand cosmos antique qui ordonnait, lissait le monde.

La voix du poète révèle cette désillusion : c’est un « tu », et non un « je », qui nous parle. Un « tu » qui invite le lecteur à rejoindre le poète dans son amour des choses mineures & oubliées. Un « tu » qui prend acte de ce dessaisissement de soi lorsque le passé s’éloigne, lorsque le monde d’hier n’est déjà plus, lorsque la mémoire fait défaut : un « tu » qui devient, en somme, un filtre (« tu te revois qui vois par la porte vitrée »). Mais un « tu » qui sonne surtout comme une supplique, une prière pour ne pas oublier : « pense aux corps crus qui se donnèrent à l’obscurité du cagibi sans yeux vers le dehors pour contenir la peau blanche ocellée de sang vermeil », la peau blanche d’un grand-père par exemple. Comme le suggère déjà le titre, l’heure est au bilan, et le recueil prend alors la forme de la nostalgie même, celle de l’enfance et de territoires que tu n’arpenteras plus, d’un cheptel ingrat, « ton cirque minuscule, ton zoo de poche : rampant » que tu ne croiseras plus. L’heure est à la lassitude du monde actuel : le tambour d’une machine à laver est l’œil à travers lequel on voit la Gartempe, faisant oublier la nasse à carpes ; les mouettes, apprivoisées par l’ordure des villes, n’ont plus « dans l’œil rouge souvenir de mer ou d’océan ». Cet adieu au vieux monde se retrouve dans le poème « L’aine » :

Tu auras connu ce vieux monde où la mort voletait de l’aile calme de l’hirondelle, bourgeonnait du bourgeon calme du marronnier : tout partait pour revenir en apothéose printanière, avait sa forme et sa voie dans le cercle, professait une quiétude de mur ensoleillé. Aujourd’hui, ce n’est pas tant, qui t’éreinte, l’âge atteint que l’époque ; cycles débordés, clôtures abattues mornes sous les pluies ne guident plus la vie, claire autrefois ; la mort beugle au labyrinthe ; et l’habit de lumière, en haillons, dénude à l’aine des coups de corne portés de l’intérieur.

Vieux grincheux, le poète des choses simples ? Peut-être à l’égard du brouhaha vain des foules, d’une mécanique rouillée (« Les écoliers vont à l’école, les collégiens vont au collège, les lycéens vont au lycée, dans la normalité des mots s’éveillant à l’aube »). Ce qui relie encore monde ancien & monde nouveau c’est cette conscience d’un écho étouffé, d’un rythme qui ranime les choses et les mots gelés. La mémoire devient l’écho même et le rythme correspondance : la naissance du petit frère sur une table où l’on bride les andouillettes évoque dans la tête de l’enfant-poète, sur le mode de l’évidence, les entrailles puis le petit cochon puis le grand méchant loup. Plus loin, la vue des nuages appelle un nom, moins cumulus que balbus, balba, Albe, bulbe, obnubilant, balbum et autres bredouilles, à mesure que « l’orage bègue sur la ville ». La réminiscence, la libre association s’alimentent aux échos sonores et c’est d’eux que le poème tire sa fluidité. Des sons courent tout le long des poèmes, de la liquide au son [eil] (« à l’oreille te roucoule une tourterelle, présent d’une très vieille morte prenant la fraîche un soir d’automne sous une treille de muscat »), quand le son siffle, menace dans une poème sur le sang :

Coquelicots d’enfance : des clous ensanglantés dans la chair des blés sans blessure aujourd’hui ; crucifiant quand même encore le long des voies ferrées des talus non planifiables, touchant à des vignes, pourtant, ceps circoncis à coups de serpe, et ça siffle comme un train dérangeant l’air dans sa quiétude.

Ailleurs, le son [m] apaise la marche folle du monde et « sonn[e] dans la bouche comme une succion ». Les pulsations s’espacent et la respiration, comme le pas de ces mollusques qu’affectionne le poète, est lente parce que le champ de vision, petit à petit, se réduit : « l’œil mûr [est] curieux de peu de chose, miraud pour ses entours ». C’est que « tu habites une vie calme où le dehors pénètre à peine ». Là règne le silence, comme il règne aussi au ciel, quand les morts ne parlent plus et qu’il ne reste que ses souvenirs, que son héritage à soi :

Nuit. L’étoile ouvre la bouche. Écoute : rien, ni chant ni parole, et que font-ils là-haut les morts qui n’ont plus l’usage du sommeil ni de l’amour, que font-ils dans la nuit quand on voudrait les entendre parler, raconter la vie désentravée de la chair et des mots quotidiens ? Que font-ils là-haut dans l’univers épandu comme un lait sans pis ni terme — dites, que faites-vous, mes morts, dans ce qui n’a ni commencement ni fin mais coule sans rien qui le contienne ? — Je suis là qui vous scrute, avec mon buste, avec mes membres, avec la pluie, le vent, sur mon visage et sur mes paumes ; muets cruels, mes morts : j’attends l’élargissement, là-haut, pareil au vôtre, et vous ouvrez la bouche, étoiles, mais vous ne dites rien.

Mais le recueil ne s’achève pas sur cet appel quasi rilkéen (on pense au cri initial des Élégies de Duino, « Qui donc, si je criais, parmi les cohortes des anges m’entendrait ? »). Tout se ranime toujours, tout renaît et se gonfle de suc, tout bourdonne et crève l’espace. À commencer par cet « a » originel, « a » de l’argile, des astres et de l’alphabet, qui fait infuser le langage dans l’homme, qui arc-boute l’homme contre le mur, comme du lierre qui pousserait et repousserait sans fin vers le ciel.

Lionel-Édouard Martin, Faire avec illustré par Nelly Buret, Soc & Foc, 2015.

 

Intermède : « Les poètes trouvent et forgent les mots dont nous vivons » – Hannah Arendt

D’un champ l’autre, la terre écrit son poème,
insère les arbres sur les côtés,
nous laisse tisser nos sentiers
dans le monde autour des terres labourées.

« Traversée de la France »

 

Pas un mot ne perce l’obscurcissement –
Pas un dieu ne lève la main –
Où que par ailleurs je regarde
La terre qui s’amoncèle.
Nulle forme qui se détache,
Nulle ombre en suspens.
Et sans cesse j’entends :
Trop tard, trop tard.

Kein Wort bricht ins Dunkel –
Kein Gott hebt die Hand –
Wohin ich auch blicke
Sich türmendes Land.
Keine Form, die sich löset,
Kein Schatten, der schwebt.
Und immer noch hör ich’s:
Zu spät, zu spät.

H. B. [Hermann Broch]

Survivre
Mais comment vit-on avec les morts ? Dis,
où est la voix qui apaise leur présence,
comme le geste, quand il est guidé par eux,
nous souhaitons que leur voisinage même nous soit refusé.

Qui sait la plainte qui de nous les éloigne
et tire le voile devant les regards vides ?
À quoi sert de nous résigner à leur absence,
et le retournement de nos sens qui apprennent à survivre.

Überleben
Wie aber lebt man mit den Toten ? Sag,
wo ist der Laut, der ihren Umgang schwichtet,
wie der Gebärde, wenn durch sie gerichtet,
wir wünschen, dass die Nähe selbst sich uns versagt.

Wer weiss die Klage, die sich uns entfernt
und zieht den Schleier vor das leere Blicken ?
Was hilft, dass wir uns in ihr Fort-sein schicken,
und dreht das Fühlen um, das Überleben lernt.

 

 

 

young arendt

La tristesse est comme une lumière dans le coeur allumée,
L’obscurité est comme une lueur qui sonde notre nuit.
Nous n’avons qu’à allumer la petite lumière du deuil
Pour, traversant la longue et vaste nuit, comme des ombres nous retrouver chez nous.
La forêt est éclairée, la ville, la route et l’arbre.

Heureux celui qui n’a pas de patrie ; il la voit encore dans ses rêves.

Die Traurigkeit ist wie ein Licht im Herzen angezündet,
Die Dunkelheit ist wie ein Schein, der unsere Nacht ergründet.
Wir brauchen nur das kleine Licht der Trauer zu entzünden,
Um durch die lange weite Nacht wie Schatten heimzufinden.
Beleuchtet ist der Wald, die Stadt, die Strasse und der Baum.

Wohl dem, der keine Heimat hat; er sieht sie noch im Traum.

 

Et pas de nouvelle
de ces jours
qui l’un dans l’autre
brûlant se sont consumés
et nous ont mutilés :
la blessure du bonheurd
devient stigmate, non pas balafre.

Il n’y en aurait aucune nouvelle,

Si ton dire ne lui permettait
pas de demeurer :
un mot mis en poème
est séjour, non pas asile.

Si ce que l’on a vu,
dans la souffrance concentré,
si la pensée en sons transposée,
ancrée dans les mots,
énoncée d’abord en poème,
puis en chant méditée –
soustrait à la souffrance
dans ma demeure m’incombait.

Und keine Kunde
von jenen Tagen,
vie ineinander
sich brennend verzehrten
und uns versehrten :
Des Glückes Wunde
wird Stigma, nicht Narbe.

Davon wär’ keine Kunde,

Wenn nich Dein Sagen
ihm Bleiben gewährte:
Gedichtetes Wort
ist Stätte, nicht Hort.

Wenn nicht das Gesichtete
im Leiden Verdichtete,
wenn nicht das Gedankte
in Lauten Verrankte
erst dichtend gesprochen,
dann singend gesonnen –
dem Leide entronnen –
ins Bleiben gefügt wär.

 

Pesante douceur

La douceur est
dans le creux de nos mains,
quand la paume
consent à la forme étrangère.

La douceur est
dans le ciel et sa voûte nocturne,
quand le lointain
à la terre s’accommode.

La douceur est
dans ta main et la mienne,
quand la proximité brusquement
nous enferme.

La mélancolie est
dans ton regard et le mien,
quand la pesanteur
nous accorde l’un à l’autre.

Schwere Sanftmut

Sanftmut ist
Im inneren unserer Hände,
wenn die Fläche sich
zur fremden Form bequemt.

Sanftmut ist
Im Nacht-gewölbten Himmel,
wenn die Ferne sich
der Erde anbequemt.

Sanftmut ist
In deiner Hand und meiner,
wenn die Nähe jäh
uns gefangen nimmt.

Schwermut ist
In Deinem Blick und meinem,
wenn die Schwere uns
ineinander stimmt.

Hannah Arendt, Heureux celui qui n’a pas de patrie. Poèmes de pensée (trad. F. Mathieu, éd. K. Biro), Payot, 2015.

Intermède : « Chant funèbre à la mémoire du Père Jacques » de Jean Cayrol

Louis Malle, Au revoir les enfants (1987)
Louis Malle, Au revoir les enfants (1987)

Chant Funèbre à la mémoire du Révérend Père Jacques

Pour mon plus que frère, le Révérend Père Jacques du Carmel d’Avon,
    directeur du Collège de Fontainebleau,
    qui fit sourire le Christ dans le Camp de Gusen,
    mort d’épuisement à Linz, le 2 juin 1945.

“Je suis tant homme que rien de plus” (Saint François de Sales)

Frère Jacques dors-tu dans ta robe de terre
d’une bure printanière, les mains fermés sur le Grain,
tous mes arbres ont le tremblement de tes mains
Frère Jacques dors-tu ?

J’entendais si bien Dieu dans ton cœur, je voyais sourire tant
de nos morts sur tes lèvres.
Irons-nous voir, ce soir, les vieilles fêtes du couchant,
ce soir où je m’avance vers toi
dans cette basilique infinie de la douleur humaine.

Entends-tu dans les sapins cruels le vent sombre de Fontainebleau
tu es mort à la fin de la tempête.

O ce printemps qui pouvait à peine se lever de la mort,
taisant ses premières feuilles dans un ciel déjà en repos
O ces oiseaux qui goûtaient d’un bec si prudent
les fruits mûrs de ton agonie

O ces premières violettes toutes pensives dans les bois :
Jacques au profil d’un crayon ancien
Jacques, mon pur feu flambant, à ton oreille
les lèvres blanches du passé murmurent le nom aimé d’Avon
et si le calme règne sur ses bois les plus profonds
c’est parce qu’il vient du silence de tes plaies, de ce pardon
comme une abeille trop lourde de son miel.

Le vent souvent te délivrait, un vent énorme
dévorant paroles et haleines
ce vent où tu entendais que Christ était vivant ;
mais au milieu de ce secret bourdonnant
comme une veine trop tendre qui se déchire
le filet d’une brise lointaine arrivait jusqu’à toi :

le souffle du levant sur le bras de la Seine
le vent de Port Royal, de la guirlande de Julie,
la voix sourde de Phèdre sous un soleil sans vie
le vent sifflant des hauts pendus qui se démènent
le soupir étouffé d’un enfant sous la lampe,
le frôlement soyeux d’un vers de Lamartine
ou le cri étoilé d’une sainte au bûcher,
un battement de pétales dans un ciel qui te devines
l’orage de Rimbaud sur de pâles armées,
le murmure d’un peuple où Claudel a vécu
quand il a traversé les eaux noires du péché
et l’air pur de Pascal où ton cœur est à nu.

mais le souffle mordant de la mort était en toi,
tu respirais déjà le vent des ombres, ce n’était plus
la risée heureuse du printemps sur tes doigts
mais l’air froid des tombeaux ouverts dans les plaines de l’exil
mais la brise des morts, des branches mortes, des eaux mortes,
tu avais trop respiré dans les sèches vallées de la mort
tu étais trop penché sur le dernier aveu qui s’endort
tu avais permis à tous les morts de vivre en toi,
de respirer en toi la dernière gorgée d’air pur,
O ce vent aigu comme une lame qui entrait dans ta chair
flèche vibrante de l’amour du prochain sur ton sein.

Jacques dors-tu ?

Écoute le bruit de ces pas
qui s’enfoncent dans l’éternité comme dans une neige
et toutes ces ailes qui miroitent autour de ton corps qu’on assiège
et cette harpe fabuleuse où un oiseau se débat …

« Thérèse, ma sœur dans l’odeur infinie de Dieu
dans ce roulement de roses au-dessus de nos fronts,
dans cette grande bataille de la rose piétinée, dans cet aveu
de la mort aux doigts de rose,
mes poumons se flétrissent comme deux fleurs
dans le vase brisé de mon sang

Thérèse, ma sœur toute bruyante d’oiseaux
qui vient du fond du ciel, à pied, par la route de Normandie
qui vient me chercher à travers ruines et roseaux,
j’entends les cloches dans cette nuit,
Thérèse toute confiante qui vient achever ma journée ;
il est si dur de rester seul dans le couchant si beau ;
comme vous avez couru vers moi, tout essoufflée
sur mes lèvres, en sueur sur mon front,

Thérèse de ma grande nuit obscure dont la tête lasse
roule sur l’épaule du drame ;
moi aussi j’ai trop couru vers Dieu, je n’ai jamais cessé
de courir vers Jésus toute ma vie, toutes mes nuits ;
écoutez mon torrent qui roule vers mon Aimé,
voyez les rochers qui me déchirent jusqu’à l’écume,
voyez les branches me flageller jusqu’au fond de ma vie
si claire où Dieu se mire et lave son visage ;

Thérèse des pommiers fleuris pour le pays ouvert
par les charrues stériles de la guerre ;
Thérèse, je vois mal votre visage, soulevez l’aube
écartes ces deux mains serrées contre mes yeux
enlevez ce voile épais où Dieu même se dérobe ;
je sais qui est derrière moi, je sais qui me sourit,

Thérèse des pommiers en sang, Carmel étoilé par la bataille,
qui tenez haut la Lance et les Clous et la Croix
qui les avez sauvés dans les gerbes d’épis,
qui faites fleurir la pénitence dans les bocages normands”.

“Ma sœur toute blanche dans les sueurs, ma sœur qui ploie
sous le poing de l’angoisse et sous le feu qui prend
Rouen, Le Havre, Fontainebleau, mes cloches de victoire
j’entends sans fin le bruit des carillons, des glas
sonnant à toute volée au vent où je vais boire
bourdons bavards du crépuscule, bronze qui parlez bas

Thérèse arrêtez ces cloches, ce grand remous tintant
au fond de ma poitrine, faites cesser ce résonnant ramage
ces églises réveillées dans l’adieu de l’orage,

Thérèse je n’en peux plus d’être si près du Sang
Thérèse écroulée au pied de ma Croix, Thérèse en larmes
Thérèse avec les Saintes femmes qui nettoient les vieilles armes
Je vous salue Thérèse aux vêpres du couchant

La lance du Christ fut mon arme contre les ennemis,
j’ai combattu en première ligne du drame, j’ai lutté
les plaies à la main pour la douce gloire des épis,
j’ai défendu le Chant, la pitié, notre pain
et j’ai distribué le Sang pour chaque épée
et j’ai dressé la Table aux noces de l’infidèle
et j’ai mis de mon vin dans vos coupes quand l’Allemand
me foula à ses pieds comme du raisin mûr,

Thérèse de mes quinze ans quand j’écoutais le vent,
Thérèse de ma mort qui avez franchi tant de murs
pour venir dans le vitrail flamboyant du désastre,
dans ma chapelle en feu où déjà une petite pluie d’ombre pleut.

Thérèse mon épouse de Sang,
la rose blanche dont le sang s’est retiré vers l’Astre”.

Jacques dors-tu ?

encore un visiteur qui vient de marcher
tout le long de ta nuit, tout le long du fleuve
que tu ne peux traverser ;
reconnais-tu ton frère bien-aimé qui sort de l’ogive bleu du miracle,
l’autre rose à la corolle de feu, la rose incandescente
la rose hardie qui monte autour du Bois,
la rose assoiffée de tes lèvres, lèvres elles-mêmes
où le Cri vient effrayer le soldat veillant ta descente

Jean de la Croix comme une harpe résonnant,
Jean de la Croix qui n’en peut plus de ton étouffement,
ton frère tombant sous le poids de ta plaie.

Jacques la nuit de lumière commence, le manteau sacrifié
de la nuit qui se déchire dans une telle usure,
ta grande voie des ténèbres passe d’abord par tes plaies
c’est de ton souffle si frêle que jaillira la paix qui dure ;
tu es le sang qui va guérir les hommes, tu es le feu
qui va nous éclairer le visage encore obscur de Dieu,

Celui qui brûle ta poitrine, Celui qui prend le vent sur ta gorge,
Celui qui doucement descelle ton âme de la pierre,
Celui qui ne peut vivre que de la lyre animée par David,
Celui qui fait de ton ombre une unique Lumière,

il est là le Printemps éternel qui se déride.
Saint Jean de la Croix te tient par la main.

La nuit se défait lentement sous tes paupières
Saint Jean de la Croix te tient par la main.

“Si je pouvais leur dire ce que je vois sur terre ;
enlevez ces ténèbres hurlant dans ma poitrine, elles pèsent trop ;
si je pouvais les soulever dans ce vent qui désespère
de sa faim ; O racines suivant le fil blanc de mes os !
Si je pouvais leur dire le premier mot du Père”.

Écoute Saint Jean de la Croix dans sa prière :

“Morte bise arrête ton cours,
O plaie d’extrême douceur
plaie toute délicieuse
qui donne la vie en tuant”.

O Jacques c’est la berceuse finale, la blessure illuminée,
la chaude caresse de la plaie dans la rumeur des nids
la marguerite rit entre tes noirs tombeaux,

Jacques c’est le grand sourire de Dieu qui commence la journée.
Saint Jean de la Croix te tient pas la main.
Encore quelques ruines à enjamber, ne t’arrête pas.

“Jean de la Croix, un instant, il y a encore un mort
tout seul dans cette maison ouverte, je ne peux l’abandonner
sa nuit ne s’est pas encore calmée,
l’ombre le déchire comme des ronces,
vous me donnez tout et il n’a rien, il ne sait qui le dévore
laisse-moi porter sa nuit, c’est encore une autre lance,
laisse-moi dire le blasphème de ses lèvres,
laisse-moi lui ouvrir son poing,
prends-le avec toi jusqu’à Dieu, il est plus digne que moi
dans l’ancien secret de sa fièvre,
c’est un mort qui n’en peut plus, c’est un mort qui vient de loin”.

Jacques vois-le ce dernier mort de ta route qui brille
comme un diamant, qui te sourit, le mort royal, le Christ Roi
sa longue main pâle qui te salut…

Jacques dors-tu ?

la nuit folle marche sans fin
dans les rues calcinées, le pied dans les eaux dormantes
de ta peur, à la recherche de tes enfants qui n’ont plus rien
ces enfants si longtemps muets, tes apôtres familiers,
ils vont venir de tous les coins de la forêt, abeilles de Fontainebleau
ignorants et inquiets, la jeune garde de l’adieu,
le Collège foudroyé dont toi seul a la clef.

“Mes enfants, endormez-moi dans la nuit tendre du tableau”.
“On ne peut respirer ici, ouvrez les portes qui donnent sur le ciel
déchirez-moi cruelle haleine, mon bourreau,
pour le grand vent souffle en moi comme dans un arbre,
pour que je sois la feuille et l’oiseau et le vent,
ouvrez toutes grandes mes plaies l’une après l’autre
il fait trop chaud dans ce crime allemand qui se délabre
Que Dieu soit libre en moi à la source du pardon”.

O Jacques suffocant dans le cœur entr’ouvert du drame
dont on voit le noir pistil déchiré par les frelons
toute la nuit vient mourir dans le rocher de nos larmes
la croix est nue, dévorée par les premières pampres du ciel,
la croix au bec de colombe, la croix qui se déploie, la croix qui prend

Jacques dors-tu dans cette nuit plus troublée
que n’est la chaste épouse, la nuit tourmentée de tes yeux
où plus rien ne se voit.

Jacques je ne sais plus chanter et ne n’ai plus de voix
tu es parti en laissant ma vie inachevée, une page à demi effacée
je lis si mal ton écriture, je ne déchiffre plus les mots
dans tes mains toutes poésie était de soie.

J’ai devant ma bouche ton silence comme une main glacée
qui la ferme,
avec ton doigt sur mes lèvres qui pourrai-je encore chanter ?

Je ne suis plus de ta nuit, je suis une ombre à la Joie.
La nuit monte, à ton bras, les yeux troués,
mais avec la constellation des prunelles de nos morts,
dans cette nouvelle robe de noce de sueur et de sang caillé,
la nuit de l’heureuse aventure, la nuit qui vit par toi
la nuit qu’on aperçoit dans la lueur de ton corps,
la nuit qui n’a plus froid, la nuit qui n’est plus de ce monde.

Que les grandes orgues du vent chantent pour ton retour
aquilons romantiques, zéphyrs alexandrins,
vents d’aujourd’hui, vents de demain,
Jacques enseveli dans la robe de pierre où court

le premier lézard de la saison
vents du printemps qui se déroulent comme une fougère
vents de novembre arrachant toutes les couronnes d’épines
à nos morts

Jacques haletant déchiré par le premier vent de la paix
Jacques balancé comme un nid au bout d’une branche
Jacques emporté.

Le vautour ne tourne plus autour du puits abandonné

« Mon Dieu vous êtes là si calme près de moi
un arbre qui m’abrite où le vent ne joue plus ».

12 juillet 1945

Repris dans Larmes publiques in Poèmes de la nuit et du brouillard, Seghers, 1946

Jean Cayrol s’était lié au camp de Gusen avec le Père Jacques. Pour avoir caché des enfants juifs dans son collège d’Avon, ce prêtre fut déporté. Louis Malle lui rendit hommage dans Au revoir les enfants.

Intermède : Ma mère est lamentable de Julien Boutonnier

Alexandre Sokourov, Mère et fils, 1997
Alexandre Sokourov, Mère et fils, 1997

m_m_n
je t’ai pleurée jusqu’à être larme
rêve
taire
me taire
je me suis tu oui dans le recel des jours
avec mes tripes
j’ai crié
la jeune ardeur du fou des douleurs
comme j’ai crié

et ma peau je l’ai vue recourir au poème
comme on sectionne les veines à l’horizon du soir
on sectionne pour que saigne crépuscule
et que s’annoncent les écarlates les nuits les silences
ma peau je l’ai vue
enrager
crier
écumer
je l’ai vue se défaire et s’offrir
ma peau je l’ai vue
s’offrir aux rides à la décrépitude
je l’ai vue dans l’empressement du vieillir
succomber aux sourires
des tombes
j’avais quoi seize ans

c’est ma vie
qu’a sucé
le deuil
innombrable
aux bouches voraces
j’ai vu les genêts
mordre la nuit
jusqu’à l’aube
et j’ai vu
le jus nocturne perler
sur le jaune
harassé de tourments
et j’ai bu
j’ai bu le nectar
des nuits
pour me laver
du deuil
et mes orifices
ont produit le chant
de l’espérance j’ai écarté
les bras et j’ai brûlé
incendié l’espace
et le jour et la lave
d’ombre a dévasté la sale
gueule du deuil ma peau
ma peau
et j’ai couru
comme un loup libre et vif dans les labours
ensanglantés
sous la démence vespérale ma peau
ma peau
j’ai couru
enfant adulte vieux sage con
j’ai couru vers la
vie mais deuil mordait mes mollets
et mangeait mes
couilles et ricanait et
j’ai succombé et j’ai
chuté
de nouveau et le désespoir fut l’ordre
de ma raison

[…] Le cimetière a soufflé dans les bronches des vivants. La mort a ouvert les yeux du vivant. J’ai manqué de tout. J’ai senti l’avenir couler dans mes artères. J’ai senti la lumière au loin sur le flanc des collines, le rire tranchant du jour au travers des feuilles. J’ai senti les mousses humides au nord de l’espoir. Mais j’étais seul et cela que je vivais devait rester banal : c’était la vie quotidienne, c’était le jour à vivre depuis le début, mais j’étais seul et le vent frais levait les épaisseurs considérables des morts en moi. J’avais l’intuition que bientôt je trouverais la photo, et qu’après commencerait enfin ce qui n’a jamais cessé de s’offrir : la disparition de l’unique et la confirmation de ma peau.

Julien Boutonnier, Ma mère est lamentable, éditions publie.net, coll. L’inadvertance, 2014