Intermède : Ma mère est lamentable de Julien Boutonnier

Alexandre Sokourov, Mère et fils, 1997
Alexandre Sokourov, Mère et fils, 1997

m_m_n
je t’ai pleurée jusqu’à être larme
rêve
taire
me taire
je me suis tu oui dans le recel des jours
avec mes tripes
j’ai crié
la jeune ardeur du fou des douleurs
comme j’ai crié

et ma peau je l’ai vue recourir au poème
comme on sectionne les veines à l’horizon du soir
on sectionne pour que saigne crépuscule
et que s’annoncent les écarlates les nuits les silences
ma peau je l’ai vue
enrager
crier
écumer
je l’ai vue se défaire et s’offrir
ma peau je l’ai vue
s’offrir aux rides à la décrépitude
je l’ai vue dans l’empressement du vieillir
succomber aux sourires
des tombes
j’avais quoi seize ans

c’est ma vie
qu’a sucé
le deuil
innombrable
aux bouches voraces
j’ai vu les genêts
mordre la nuit
jusqu’à l’aube
et j’ai vu
le jus nocturne perler
sur le jaune
harassé de tourments
et j’ai bu
j’ai bu le nectar
des nuits
pour me laver
du deuil
et mes orifices
ont produit le chant
de l’espérance j’ai écarté
les bras et j’ai brûlé
incendié l’espace
et le jour et la lave
d’ombre a dévasté la sale
gueule du deuil ma peau
ma peau
et j’ai couru
comme un loup libre et vif dans les labours
ensanglantés
sous la démence vespérale ma peau
ma peau
j’ai couru
enfant adulte vieux sage con
j’ai couru vers la
vie mais deuil mordait mes mollets
et mangeait mes
couilles et ricanait et
j’ai succombé et j’ai
chuté
de nouveau et le désespoir fut l’ordre
de ma raison

[…] Le cimetière a soufflé dans les bronches des vivants. La mort a ouvert les yeux du vivant. J’ai manqué de tout. J’ai senti l’avenir couler dans mes artères. J’ai senti la lumière au loin sur le flanc des collines, le rire tranchant du jour au travers des feuilles. J’ai senti les mousses humides au nord de l’espoir. Mais j’étais seul et cela que je vivais devait rester banal : c’était la vie quotidienne, c’était le jour à vivre depuis le début, mais j’étais seul et le vent frais levait les épaisseurs considérables des morts en moi. J’avais l’intuition que bientôt je trouverais la photo, et qu’après commencerait enfin ce qui n’a jamais cessé de s’offrir : la disparition de l’unique et la confirmation de ma peau.

Julien Boutonnier, Ma mère est lamentable, éditions publie.net, coll. L’inadvertance, 2014

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De suc & d’espoir de Jos Roy

Détail d'un bison de la grotte d'Altamira
Détail d’un bison de la grotte d’Altamira

Les couleurs : du noir, du brun, de l’ocre, du cinabre, du cramoisi, du mauve et le blanc de la roche calcaire. Des couleurs vives, et d’une fraîcheur qu’on ne voit sur aucune fresque de la Renaissance. Des couleurs de terre, de sang et de suie.

Zbigniew Herbert, « Lascaux » in Un barbare dans le jardin, 1962

J’ai découvert et découvre chaque jour avec admiration les poèmes de Jos Roy sur ses blogs Mizpirondo et Atalaye. Les éditions Black Herald Press ont pris l’heureuse initiative de donner, l’espère-t-on, un plus large écho à la poésie de Jos Roy, si singulière dans le paysage poétique contemporain, grâce à la publication d’une plaquette de vingt poèmes intitulée De suc & d’espoir, expression empruntée au septième poème du recueil :

la matière du monde
animée d’un tremblement de lèvre :
fragile se reporte sur
ce qui s’inscrit
sur ce qui ne peut être fixé autrement qu’en
souffle creusé entre-ligné de suc & d’espoir

Ces poèmes sont offerts aux lecteurs comme les tessons d’un monde dispersé que l’écriture si dense et rythmée de Jos Roy s’attache à recomposer. Imposant leur caractère elliptique mais aussi, sans paradoxe, leur pureté de roche — les mots touchant à l’évidence de la nature —, ils se disposent sur la page comme les fragments d’un passé mythique rengorgé dans un présent désormais peuplé de ruisseaux en crue, de plaies toujours ouvertes,  car ce n’est encore que du sang, et de glaces déchirant les corps mais d’où la « Vie. » glisse déjà des flots. Si ces poèmes-ostraka disent la violence de la naissance, de la composition d’un monde refermé sur son énigme, ils murmurent aussi l’étincelle d’espoir contenu dans le chant et affirment la familiarité du vivant avec la plus simple colline, « comme-mon-plus-familier-amour ». Les poèmes qui ouvrent et ferment ce recueil de vingt petits textes disent en effet l’importance du chant, mais d’un chant semblable à la prière d’un chaman (« ainsi soit-il » se conclut — ironiquement ? — le treizième poème après avoir raconté comment la vie féconde la mort) . C’est que, lorsqu’on les lit, forcément à voix haute, les yeux attentifs au concert des syllabes éparpillées sur la page, ces poèmes sont comme tendus vers un ailleurs, la voix susurrant un au-delà du poème relevant de l’offrande au monde. La vision quasi panthéiste de la nature qui sourd des poèmes s’entremêle de la prescience d’un monde courant à sa chute mais qu’il faudra arpenter de nouveau :

& plus tard quand la douceur des formes aura rongé les angles
siffleront des bergers
pour signer de nouveau la présence du jour & compter      le troupeau
les absents les perdus les non-venus au monde

L’étonnante disposition des mots sur la page, rappelant les chapelets d’un Cummings (d’ailleurs cité par Jos Roy), dit une parole heurtée, qui puise son souffle dans l’animation nouvelle d’un monde d’abord chaotique, plein de bruits & de fureurs — c’est qu’il y a aussi de la patte faulknérienne dans ce flux et reflux de la vie, dans ces balbutiements relancés par l’inlassable observation des êtres et des choses. Elle se cherche, cette parole, dans les égarements de la typographie : répétitions semblables à des incantations ; collage de mots souvent contraires (« formecontre / qui contre & / pousse »), prononcés d’un même souffle, ersatz de violences des origines, lettres ou syntagmes décollés de leur parentèle, changement de police, réduction de la typographie pour mieux dire les modulations d’une voix étrangement moulée dans la glaise du monde, « puisqu’ici le voyage en chacune des lettres / se tord intimement ». Pas de lyrisme de l’épanchement chez Jos Roy, aucun indice d’une expérience vécue, si ce n’est celui d’une indéniable prédilection pour la nature à l’état sauvage, pour « la saison des serments & des gorges tranchées » concurrente aux promesses des printemps :

la frange trop pâle des nuages
les murmures sylvestres alourdis d’ombre
le rapt du vent qui piaule entre les branches
une tempête : tout devient air – tout se déprend – masse &
vouloir : air. suite de formes : air. pensées & verbe : air.
au centre des tourmentes l’enfant puissamment frappé de vie.

Pas d’épanchement verbal, non, mais plutôt des poèmes modelés par une voix impersonnelle, creuset d’une voix où chants des oiseaux, cris d’un nourrisson et grognements de bêtes se répondent. Le « je » peinerait presque à se dire : il paraît toujours décalé, presqu’indécent dans cette transhumance collective, dans ce temps d’avant-le-temps, dans ce temps originel où l’individualité se fond, s’oublie dans une cacophonie cosmique peinte sur les murs des cavernes : « je    /    perdu / dans les filins liquides    plonge & jaillit / je    /    cherche & renonce / à la substance proche des / éternités / s’en tient aux rythme archaïques ». Dès le premier poème d’ailleurs, le « je », quand il n’est pas à l’infinitif, paraît si incongru qu’il se souligne et s’impose comme troisième personne (la belle traduction en anglais due à Blandine Longre et Paul Stubbs le confirme) :

c’est ici que je pose le voyage
dans son don d’éclat et d’esquive
dans sa face brisée aperçue plus tôt

Car c’est aussi le « je » qui entreprend tout autant qu’il pose ce voyage vers l’impersonnalité, vers ce temps où le « on » domine, où la conscience s’efface devant la pleine absorption des nuits et des gouffres du temps, où la parole, « retiré[e] dans la gorge », niche de « l’entre-chocs de pierres », macère avant d’être proférée. Vers un temps où s’apprend la pleine conscience d’un soi en communion avec des forces qui lui échappent, avec des béances qui ne se combleront pas. Vers un temps où l’intime suppose l’appel répété d’un « tu », la main tendue vers la « presque-rencontre » :

    et toi                                              et toi
perdu dans le sillon
cuirassé de bras et de langues
et toi
soc enfoui au buisson
des ronces

Si pleine et évocatoire dans sa concentration, l’écriture tellurique de Jos Roy opère justement un séisme dans nos habitudes contemporaines, de plus en plus oublieuses de l’humus, du suc et de la pierre, de la patine du temps, et nous rend, au terme de la lecture, comme soufflé par la beauté d’une certaine évidence, celle que nous avions cru oublier : la perpétuelle régénérescence des êtres, à commencer par le ver, dérisoire mais précieux « bout / d’âme brin de corps », depuis un commencement à toujours dérouler car « on dit que le temps s’inscrit dans la structure qu’en rampant on peut remonter jusque ». Rares sont les poèmes qui produisent chez moi un tel ébranlement, une telle impression de dessillement. Rares sont ceux qui tiennent à distance le bonheur, « ah mot poi / son – », pour ne garder que l’espoir, « prière jetée du haut de la falaise / qui allume / on ne sait plus quoi », seul remède à la désolation :

on dit qu’au matin se navrent les incomblés
que les diables prêtent leur froc aux osseux
qu’infiniment pleurent les eaux
que percent sous acide les confins du chant

Pas un mot qui ne soit pas à sa place sur ces pages : Jos Roy parvient là à faire coïncider ce qu’était et devrait demeurer le poème, c’est-à-dire une parole chantée, avec sa trace physique et sonore sur la fine épaisseur de la page, « tempsclouéd’espace ». La poète nourrit son œuvre des couches mémorielles et du cortège terrestre et céleste, et lui donne en cela toute l’épaisseur, la moelle, la chair même qu’elle convoque (au sens fort) dans le dernier poème du recueil : « à la fin / sous le texte / percé des clavicules / on observe les os la fine épaisseur / de viande la très fine / épaisseur d’histoire / l’infime épaisseur du lieu ». Infime, très fine épaisseur, oui, mais épaisseur d’un « mur [qui] s’étage » et n’étouffe pas le feu de la parole.

Jos Roy, De suc & d’espoir, Black Herald Press, 2014. Le livre peut être commandé sur le site de la maison d’édition.

Intermède : Corde de lumière de Zbigniew Herbert

Zbigniew-HerbertAux poètes tombés

Le chanteur a les lèvres soudées
le chanteur prononce nuit avec ses yeux
sous la méchante couleur des firmaments
là où finit le chant commence le crépuscule
et du ciel l’ombre recouvre la terre

Quand dans les meules d’étoiles ronflent les aviateurs
tu pars protégeant le rouleau ridicule
d’une Mosaïque tu perds les mots des Métaphores
le rire t’accompagne dans ta fuite
face aux justes balles

Comme de l’écho l’ombre de tes mots l’inanité
et le vent dans les pièces de strophes vides
Ce n’est pas à toi de chanter l’incendie
tu dépéris dissipant en vain
les fleurs coupées de tes paumes transpercées

Envoi

reçois Silencieux le projectile Glapissant
il le prit dans ses bras pour fuir l’étonnement
l’herbe recouvrira Ce monticule de poèmes
sous la méchante couleur des firmaments
qui boira ton silence

***

Les yeux blancs

Le sang vit le plus longtemps
il coule il est avide d’air

la transparence s’épaissit
desserre le petit noeud du pouls

le soir la colonne monte
à l’aube la bouche se couvre de moisi

de plus en plus près
d’une tempe qui se creuse
de paupières qui déclinent

les yeux blancs ne retiennent pas la lumière
le triangle brisé des doigts
le souffle ôté au silence

la mère crie
elle secoue un prénom inerte

***

Deux gouttes

Les forêts flambaient —
mais eux
se nouaient les bras autour du cou
comme bouquets de roses

les gens couraient aux abris —
il disait que dans les cheveux de sa femme
on pouvait se cacher

blottis sous une couverture
ils murmuraient des mots impudiques
litanie des amouruex

Quand cela tourna très mal
ils se jetèrent dans les yeux de l’autre
et les fermèrent fort

si fort qu’ils ne sentirent pas le feu
qui gagnait les cils

hardis jusqu’à la fin
fidèles jusqu’à la fin
pareils jusqu’à la fin
comme deux gouttes
arrêtées au bord du visage

Zbigniew Herbert, Corde de lumière [1956], trad. Brigitte Gautier, Le Bruit du temps, 2011

Je compte les écorces de mes mots de Sylvie-E. Saliceti

Simon Norfolk, Épouvantail en Ukraine Série "For Most Of It I Have No Words: Genocide, Landscape, Memory", 1998
Simon Norfolk, Épouvantail en Ukraine
Série « For Most Of It I Have No Words: Genocide, Landscape, Memory », 1998

J’ai hérité
de la rosée
de leurs larmes
(…)
Tu marches
dans la ville noire
les pieds meurtris

sur la hanche
te touche la mort

Rose Ausländer, Je compte les étoiles de mes mots

Alors que certains estiment, par ignorance, peur ou haine, que la Shoah prend trop d’importance dans l’histoire et la mémoire collectives, d’autres, comme Sylvie-E. Saliceti, nous disent combien l’impensable est encore niché en nous et sous nos pieds, comme un amer humus que les pluies et les labours ne peuvent tout à fait retourner pour mieux l’enterrer :

depuis ce jour le sais-tu ? l’ombre
des pierres — de ses deux mains —
jette la terre
m’entends-tu ?     l’ombre
par poignées ne cesse d’ensevelir
les anges

Car les morts que l’on voudrait reléguer dans les tiroirs empoussiérés de l’histoire nous parlent encore, dans des paysages d’Europe de l’Est qui, plus humains que les hommes, ont voulu les accueillir, les ancrer dans un lieu. Le bouleversant recueil de Sylvie-E. Saliceti dit le paysage-sépulcre, lieu du meurtre de masse, mort sans raison, mort destinée au non-lieu de l’oubli. Mais les forêts se sont souvenues des morts, de même que les quelques rares survivants et témoins, que Saliceti a rencontrés durant son voyage sur les lieux d’extermination en 2011, imposent leur mémoire tremblante à l’orée des poèmes. Si Peter Weiss avait soigneusement compilé les témoignages délivrés lors des procès d’après guerre pour écrire sa pièce L’Instruction à la manière d’un oratorio, Sylvie-E. Saliceti, elle, fait entendre la coulée de la parole presque éteinte des morts dans ses écorces de poèmes. Encadrés par de très courts poèmes disant l’écoute des bois et la langue des oiseaux, les « textes-sépultures », bien que réduits à ce qui n’est plus que chuchotements, sont des poèmes du lien. Lien avec le petit garçon qui croyait jouer avec son meurtrier en lui renvoyant des pelletées de terre, insuffisantes à faire cesser le jeu de l’enfant. Lien avec des témoins à la parole rugueuse soixante-dix ans après les massacres, comme ce mari obligé de jeter le corps méconnaissable de sa femme — si ce n’est par un grain de beauté sur le flanc — dans le feu. Lien avec la sève et le sang, le feu et le silence qui lèche le souvenir. Point de lyrisme de la déploration dans ce mince recueil mais une parole toujours en-deçà de ce qui eut lieu, consciente que les « mots justes, les mots pour la lumière des morts » ne sont qu’une berceuse incapable de consoler les « imprononcés ». Mais de cet écroulement du langage Saliceti tire une poétique de l’arpentage qui sait tenir compte de chaque vestige du souvenir, qu’il soit écorces d’arbres-refuges ou d’arbres plantés pour cacher la vue des cadavres ou échos lointains d’une fable juive, de réminiscences bibliques, d’une catastrophe qui se crie dans le vent. Écorces comme des échos de vivants qui ne sont plus, échos comme des écorces d’un arbre de vie écroulé, balbutiements et soupirs du peuple juif s’impriment sur les lieux qui les avalèrent :

à l’ombre
au pied du buisson grelotte aujourd’hui
la majesté du chêne
quelle est cette branche en
broussaille qui sort de terre ? elle semble
une barbe blanche sur
un visage
et cette feuille rousse, ouverte ?
est-ce la main
d’un petit garçon ?

De ces barbes que les nazis s’amusaient à tirer pour faire ricaner l’objectif, de ces mains qui ramassèrent la terre pour en barbouiller le visage d’un petit garçon la forêt se souvient. Et fait refleurir la barbe dans la « métabolisation des terres » (B. Doucey) et retendre la main de personne, celle qui relia Celan et Mandelstam, réunis dans ce recueil comme « deux silences pour un siècle », deux versants d’un même effondrement de l’humain, deux noms pour dire la même macabre berceuse :

Sur le chemin pour
l’aurore et le siècle on
croise ces jolis noms : Birkenau Lissinitchi
la Kolyma — est-ce le nom
d’une berceuse ? Le lieu-dit
de la rivière ?

tout plutôt que le silence alors

Chalamov plante la croix de
Mandelstam Il empoigne
le cercueil Le porte à
son épaule et
pose le bard de bois de part en part des
colonnes
de
livres

C’est que, comme ces arbres dressés au-dessus des ravins et de la sablière de Lissinitchi, la colonne du poème, même rachitique, se veut majuscule pour l’étoile « couchée en chien de fusil », pour la plaie d’une étoile que le poète, « si c’est un poète » cherche à panser afin de mieux hisser l’astre, enfin, dans le ciel, le rendre à sa vie d’astre, brillant et chaud, vivant pour les yeux qui osent encore la regarder dans notre présent. C’est qu’il faudra aussi pouvoir recompter les étoiles comme autant de morts à dénombrer et à nommer, comme autant de mots à écrire sur une page-palimpseste, grattée et réécrite tant la formulation ne se cherche que dans le silence :

Plus petite qu’une paupière
d’oiseau — ma bouche
se tait pour écouter

La poésie de Saliceti frappe d’abord, en effet, par sa teneur de silence, comme si ce silence-là imposait sa pulsation, son rythme au poème. L’on entend dans les vers démembrés, absents de toute ponctuation, tressés par les enjambements une respiration haletante, qui se presse à dire ce qui a été recueilli. Qui laisse une voix parler en elle, et qui transmet un innommable réduit à des tueries répétées pendant des mois, au rythme des fusillades et des arrivées et départs convois, réduit donc à des cris qui se confondent puis se meurent, las de lutter contre l’arme du bourreau. Saliceti ne veut pas que ces voix soient les dernières à être entendues, soient étouffées par les fusillades : le poème doit être l’interstice par lequel se cherche un nouveau langage. Cette langue naît dans l’espace déchiré du poème — déchiré mais berceur à la fois, comme tout kaddish aux disparus. Elle se cherche dans les interrogations laissées sans réponse : « qui est témoin ? », « qui dira le kaddish / entre les bergers morts quand les bergers / se meurent ? », « quelle est cette étoile sous / l’écorce — / la tribu perdue ? ». Elle se meut dans une question qui, tout en relançant le poème, lui donnant ainsi son rythme et son émotion, l’ouvre sur l’avenir, le suspens désignant aussi un à-venir. De là se perpétue la mémoire du poème. La langue tissée par Saliceti autour des arbres-sépulcres se fait imprécation modeste à une disparition d’autant plus assommante qu’elle se greffe au mutisme du meurtre. « Silence c’est à toi que je parle », écrit par deux fois la poète : le silence est à convoquer au tribunal de la nature, là où se scrutent les restes des défunts, ramenés à la surface par les pluies et les mouvements de terrain, faits de ces pelletées de terre qu’un petit garçon mimait en son enfance :

les hirondelles te feront agenouiller à l’endroit
de la fosse Pourtant le langage
des oiseaux
fera cercle autour de toi Incantation
du derviche tourneur Cantillation
de l’arbre Qui
viendra ? (…)

L’esplanade des frères de la tribu
tourne parmi tourne
les branches bleues tournent le lamento
et l’arbre par-dessus la frontière

Subsistant malgré tout, comme l’écrirait Georges Didi-Huberman, lui-même hanté par les écorces de Birkenau, la nature impose son tourbillon, son efflorescence sur les ruines de l’histoire, non parce qu’elle enjoint à effacer les traces de son labour, mais parce qu’elle entraîne en son mouvement une langue restée, sans son secours, apatride, brûlée, « truffé[e] de vers ». En faisant se croiser vers lapidaires, secs comme du bois mort, et longs poèmes serpentant dans la forêt du souvenir, « la Forêt sur les Juifs » (autre nom, tu, de la Sablière), Saliceti représente aussi le flux d’une nature patiente, soucieuse d’emmener en son cycle les engloutis qui refont surface dans la mémoire des témoins. Soucieuse de parer au sommeil d’arbres pourris, attentive à ne pas laisser se répéter la question définitive : « pourquoi cette forêt / pourquoi ces arbres ne sont-ils / plus que des écorces flottantes / en bois mort / sur le silence ? ». Il y a urgence à écrire ce geste réparateur, celui de ramasser les branches qui se rompent et se désassemblent, d’écouter leur langage avec le secours de Tsipor, l’oiseau en hébreu, à la fois rocher et bouche, bouche qui « chantait / à l’intérieur du rocher », comme Philomèle criant, la langue coupée, sa douleur sur une toile. C’est que la branche dit une histoire, cache une silhouette qui ne peut plus dire son nom. Au poème alors d’approcher « le troupeau / tombé / dans la hanche des charniers », de cerner le feu qui eut honte de ce qu’il brûla  et « se cacha pour pleurer ». Le recueil de Sylvie-E. Saliceti ceint le chemin que les semelles n’empruntent plus.

Sylvie-E. Saliceti, Je compte les écorces de mes mots, postface de Bruno Doucey, Rougerie, 2013

Intermède : « Où gîtent les étoiles » d’Avrom Sutzkever

Albert Hirsch, Encre sur carton, 1997, 35*20 cm
Albert Hirsch, Encre sur carton, 1997, 35*20 cm

Dans le petit parc délaissé par l’été, nous nous taisons tous deux, moi et le soleil couchant. En vérité, notre silence sur le siège bancal vient à peine de commencer, et déjà le soleil couchant va reprendre sa route.
– Reste encore, ami, pourquoi cette hâte ? Préfères-tu donc sombrer dans la mer ? Les requins y déchireront ta chair, et sur ton squelette doré des coraux bâtiront une métropole.
Mes dents pénètrent dans sa chair cosmique. Je veux le retenir. Que notre silence achève au moins son premier chapitre. Loin de le retenir, de l’empêcher de se noyer dans la mer, je me tranche la langue, et me taire devient plus difficile.
Des étincelles pleuvent des amandiers. Un oiseau couronné de deuil, aux sombres plumes ocellées, revient d’un enterrement. Et me voici de nouveau deux : à la place du soleil couchant, une femme surgie de l’allée pourpre s’installe près de moi sur le banc. « Une jeune-vieille-de-naissance », babille en moi ma langue tranchée… « une jeune-vieille-de-naissance ».
– Volodia, toi ici ?
Je ne suis pas plus Volodia que je ne suis le roi du Portugal. Mais d’où sais-je qui je suis ? « Je suis un autre » — l’illumination d’un poète me revient à l’esprit. Et j’acquiesce de la tête, comme l’oiseau revenu d’un enterrement, qui se balance maintenant sur une branche en face de moi.
– Oui, mon cher cœur, tu as deviné…
– Tu es vivant ? Merveille des merveilles ! Mais comment peux-tu vivre alors que ton âme — seule et unique — n’est plus dans ta tête ? susurre son silence à mon oreille gauche, avec un chatouillis de tige duveteuse.
– Je vis ainsi depuis ma naissance, et peut-être depuis plus longtemps encore, et personne jusqu’ici ne m’a jeté cet opprobre au visage. A vrai dire, je ne l’ai jamais vue, mon âme, et pourtant je peux le jurer, elle est enfouie au fond de moi et aucun subtil voleur d’âme n’est parvenu encore à me la dérober.
– Pas de çà ! Pas de çà !
Elle scelle mes lèvres de ses doigts inconnus au parfum de cannelle.
– Ne te risque pas à jurer. Un serment faux et pervers, ce péché-là le Tout-Puissant ne le pardonne pas. Toi, tu ne l’as jamais vue, moi, si.
– Quand et où l’as-tu vue, lui demandé-je en soufflant entre ses doigts de cannelle, comme enfant, je soufflais dans un harmonica.
– Tu vas bientôt oser me demander comme je m’appelle, dit-elle clémente, en libérant mes lèvres.
– Ne m’en veuille pas, je te le demande tout de suite. Ma mémoire a dernièrement commencé à boiter, comme un cheval qui a perdu un fer.
– Lili, Lili la blonde. Cette femme et ce nom, tu n’avais pas le droit de les oublier.
Et soudain, elle pose la tête sur mes genoux, sa frimousse tournée vers moi afin que je me souvienne mieux.
Et j’en jurerais à nouveau : ce visage, je le vois pour la première fois. Le nom aussi m’est étranger : Lili la blonde…
Même dans la pénombre du parc éteint, je me convaincs sans peine que cette femme est aussi blonde qu’un corbeau. Non content de me mesurer à la vérité, dois-je encore me mesurer au mensonge ? Et pourtant, je tais ce que je veux dire. La curiosité scintille — un phare pour pensées errantes.
Et à nouveau j’acquiesce de la tête, consentant.
– Je me souviens, Lili, je me souviens.
– Bien, Dieu soit loué. Au moins, la mémoire n’est pas un cheval. Et maintenant, Volodia, tu vas entendre quand et où j’ai vu ton âme, et ce qui nous est arrivé à tous les deux, à toi et à moi.
Va pour Volodia, va pour qui tu veux, pas de doute, Lili me confond avec un autre. Soit, grand bien lui fasse. Et pourtant, quelque chose me tracasse : mon visage si totalement mien — mystérieux manuscrit sur du vieux parchemin — se prête donc à la confusion. Un faussaire d’art aurait-il reproduit mon portrait de chair ? Ou peut-être, pensé-je, la blonde Lili n’a pas tous ses esprits ? Si elle n’a pas tous ses esprits, les esprits sont près d’elle. L’ombre d’un oiseau chante mieux que l’oiseau lui-même.
– Commence, petite Lili, par le « Quand » : quand mon âme s’est-elle révélée à toi ? Le « où » s’éclairera de lui-même.
Sa petite tête ébouriffée saute soudain de mes genoux et se redresse comme un ressort libéré. Lili se blottit contre mon épaule, et m’entoure de ses bras. Ses petits pieds pendent sous le banc comme ceux d’un nain.
– Je n’ai pas enfilé le temps sur un cordon. Ses perles, piètres choses, je ne peux les égrener. Je me souviens seulement qu’en ce temps-là la ville s’est transformée en une sombre horloge, avec des hommes-chiffres étalés dans un gigantesque cercle, et dans ce cercle, au milieu des hommes-chiffres, tournait une aiguille flamboyante, et elle tranchait, tranchait. La mort en ville ne nous a pas été propice. Tous deux nous nous sommes réfugiés dans la forêt, dans sa profondeur glacée. Là aussi l’aiguille de la sombre horloge tranchait, tranchait. Dans son subconscient, alors, nous nous sommes évadés — je veux dire dans ses marécages velus où l’aiguille ne faisait que se refléter.
– Lili, cesse de déverser ton silence en moi. Je me souviens comme si c’était aujourd’hui, comme si c’était demain. Nous avions sombré tous deux dans des tombes-marécages où un corps ne pouvait toucher un autre corps. Seules nos mains — désirs rouges — s’accrochaient l’une à l’autre, jour après jour.
– Volodia, laisse-moi achever : la faim suçait la moelle de nos squelettes, et nous n’étions toujours pas rassasiés. Nous mangions des herbes empoisonnées et des œufs de grenouille. Et une nuit, une robe de mariée a brui légèrement sur les marais, et ils ont commencé à geler — alors j’ai vu ton âme émerger de ta bouche et se rapprocher de la mienne. Elle brillait d’un bleu lumineux comme un saphir, et de taille et de forme paraissait un petit œuf de colombe. Tu sais bien, mon aimé : la faim a croassé, une bouche a de grands yeux, alors je l’ai dévorée.
– Merci Lili, tu as bien fait, sinon elle aurait sombré à jamais. Je voudrais me rendre en pèlerinage dans ces marais. Où sont-ils, en quels parages puis-je les trouver ?
– Je vais te donner un signe : là où gîtent les étoiles…

1975
Poème extrait du recueil Où gîtent les étoiles, traduit du yiddish par Catherine Morhange sous la direction de Rachel Ertel, Seuil, 1988