Pas Liev de Philippe Annocque

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Steppe dans la région de Rostov – Antonina Shamareva

L’étrange et fascinant roman de Philippe Annocque, dont je découvre l’œuvre par ce livre, aurait pu être écrit par un écrivain d’Europe Centrale, de l’URSS peut-être. J’emploie le conditionnel parce qu’il est le mode majeur de ce livre, sa formulation profonde. Tout, dans ce récit, est sujet à caution, à commencer par l’existence de son « héros », Liev, personnage aux contours bien mal définis. On l’imagine sous les traits des personnages kafkaïens — mais ont-ils eux-mêmes un visage, autre chose qu’une initiale ? Liev, pas Liev, et sa veste de costume avant qu’elle ne lui soit retirée, avant que n’y soient ajoutées des pièces à un coude puis aux deux : voilà tout ce que l’on sait de ce supposé précepteur, venu aider des enfants dont nous ne découvrirons jamais le vrai visage. Sont-ils deux, ces enfants devenus élèves, sont-ce un garçon et une fille ? Gribouillent-ils les cahiers d’écoliers que ne leur rapportent jamais en main propre le précepteur ? Sont-ils de fragiles enfants qui ne peuvent sortir de chez eux, comme les présente une patronne (« la dame aux cheveux blonds en casque ») qui ne se rappelle qu’épisodiquement la présence de Liev ? Mais un précepteur n’est-il pas là pour aller jusqu’au chevet des enfants malades et timides ? Les questions que se pose le lecteur sont celles que se pose Liev, à ceci près que le précepteur ne parvient jamais, toutefois, à les formuler exactement.

L’exactitude est ce que des anonymes lui réclament à la toute fin de son parcours, dans une salle de tribunal, lorsque Kosko s’interprète comme le lieu du purgatoire pour Liev le Maudit. Mais cette exactitude se heurte sans arrêt aux bégaiements de Liev. Bégaiements que Ph. Annocque retranscrit de manière hallucinatoire dans son écriture, faussement neutre, faite de répétitions et de corrections, comme si les mots illustraient les efforts d’un personnage qui ne saurait jamais comment ajuster son regard. Le destin de Liev est tout entier lié à une formulation juste, exacte dont lui, le professeur !, n’est pas capable. On pense ici au faux candide de Kertész qui ne comprend pas l’existence qu’on lui assigne à son arrivée au camp. La littérature d’Europe de l’Est en est peuplée, de ces candides, feints ou réels, qui se cognent à un système qui leur échappe. Le livre d’Annocque bouscule ainsi nos attentes, nos frontières rassurantes, en se situant dans un pays imaginaire qui s’étire à l’infini et noie ses personnages dans l’indistinction.

Ce qui enserre Liev ce ne sont pas les dimensions réduites de son « bureau » ni le lit étroit qu’il partage avec Magda ; ce qui l’enserre, l’enferme c’est au contraire l’espace immense, figuré par les champs à perte de vue, le village de Kosko qu’il peine à rejoindre à pied puis à quitter en vélo, l’espace infini figuré encore par les personnages féminins. Magda lui apporte une tendresse fruste, drôle puis dérangeante, en ce qu’elle repose sur une violation de l’intime : sur les genoux de Liev d’abord, la langue de Magda enfoncée durement dans sa bouche avant que le sexe ne trouve, sous ses gestes mécaniques, la béance dont Liev s’étonne :

C’était pour ça qu’encore maintenant, alors que Mademoiselle Sonia venait juste de rentrer à Kosko, Magda était encore tellement occupée par Liev ; elle ne cessait d’aller et venir autour de Liev tout droit et immobile, Liev qui était si gros et si dur à l’intérieur de Magda que c’était comme s’il occupait tout l’intérieur de Magda, et pourtant elle était grande, Magda, plus grande que Liev même, et son nez aussi était grand, et ses narines aussi au-dessus du visage de Liev étaient grandes, et Liev était tout entier à l’intérieur.

La bonne Magda supplée l’absence d’une fiancée, Mademoiselle Sonia, dont la présence n’est vérifiée qu’à travers une fenêtre, filtre poisseux que confirme ensuite la balade en vélo : à chaque fois Sonia échappe à Liev. Le Raskolnikov de Kosko aurait-il rêvé sa Sonia ?  Les suppositions de Liev, sa logique absurde, les questions qu’il n’ose poser sont les seules défenses qu’il puisse opposer à son complet égarement. Sans mémoire parce que sans notion du temps (avoir une montre n’aurait rien changé), Liev se désoriente à mesure que sa mission devient de plus en plus absurde et que le malaise gagne le lecteur. Les répétitions, les changements de focale (étonnantes pages 42 et 43 où les points de vue des deux cyclistes, Liev et Sonia, reproduits quasi à l’identique finissent par se séparer) changent de fonction. Ils ne reproduisent plus les tentatives de Liev pour se rassurer sur ce qu’il croit voir. Peu à peu, ils sonnent comme de pâles consolations, ils s’accumulent comme des preuves. Oui, « les choses sont allées de moins en moins bien ». Le hiatus entre les apparences et la réalité est consommé. La mission n’était peut-être qu’une farce, que le rêve d’un fou, que le vain projet d’un peuple sans enfants. Peut-être tout ça à la fois. L’écriture s’emballe, hypnotise le lecteur, enferme Liev dans de vaines logorrhées puis redessine enfin l’espace qui hantait depuis le début le personnage :

C’était la nuit sur les champs et il n’en pouvait plus. Il se le disait qu’il n’en pouvait plus. Il n’en pouvait plus. Il n’en pouvait plus et il se le disait.
Il n’en pouvait plus de courir, n’en pouvait plus de courir à travers les champs qui n’en finissaient plus devant lui, dans la nuit qui n’en finissait plus, depuis quand était-elle tombée, c’était une nuit qui n’était pas tombée, c’était une nuit qui était là tout le temps sur les champs qui n’en finissaient pas, et Liev courait, courait pour s’en sortir et n’en pouvait plus, ses pieds manquaient de se tordre dans la terre retournée, butaient dans les grosses mottes, la terre était retournée à grosses mottes et Liev butait en courant, manquait de s’y tordre les pieds mais il fallait bien qu’il coure, après ce qu’il avait fait il ne lui restait plus qu’à courir, courir jusqu’à n’en plus pouvoir et en effet il n’en pouvait plus. Les champs n’en finissaient pas, la nuit non plus, Liev ne savait plus à quelle distance était la route, il s’en éloignait ou il s’en rapprochait, l’un ou l’autre, c’était difficile de savoir s’il espérait ou s’il redoutait de s’en éloigner, de s’en rapprocher, c’était difficile.

Le parcours de Liev n’était pas une chute, rectiligne, mais un éternel retour. Le cercle qui le contenait ne cessait de s’élargir. Tout commence et tout finit « en plein milieu des champs », sur une terre rouge où n’ont poussé que « quelques bosquets, au loin ». Les champs ne savent pas dissimuler, ils accusent Liev. Le seul terme à son existence, à cet espace infini qui l’effraie c’est finalement cette toute « petite construction en brique au bord de la route ». Là où l’on s’arrête pour ne pas être vu, là où l’on retrouve des objets perdus. Comme une chaussure d’enfant, une seule. La dernière, peut-être.

Philippe Annocque, Pas Liev, Quidam Éditeur, 2015.

Intermède : « Les poètes trouvent et forgent les mots dont nous vivons » – Hannah Arendt

D’un champ l’autre, la terre écrit son poème,
insère les arbres sur les côtés,
nous laisse tisser nos sentiers
dans le monde autour des terres labourées.

« Traversée de la France »

 

Pas un mot ne perce l’obscurcissement –
Pas un dieu ne lève la main –
Où que par ailleurs je regarde
La terre qui s’amoncèle.
Nulle forme qui se détache,
Nulle ombre en suspens.
Et sans cesse j’entends :
Trop tard, trop tard.

Kein Wort bricht ins Dunkel –
Kein Gott hebt die Hand –
Wohin ich auch blicke
Sich türmendes Land.
Keine Form, die sich löset,
Kein Schatten, der schwebt.
Und immer noch hör ich’s:
Zu spät, zu spät.

H. B. [Hermann Broch]

Survivre
Mais comment vit-on avec les morts ? Dis,
où est la voix qui apaise leur présence,
comme le geste, quand il est guidé par eux,
nous souhaitons que leur voisinage même nous soit refusé.

Qui sait la plainte qui de nous les éloigne
et tire le voile devant les regards vides ?
À quoi sert de nous résigner à leur absence,
et le retournement de nos sens qui apprennent à survivre.

Überleben
Wie aber lebt man mit den Toten ? Sag,
wo ist der Laut, der ihren Umgang schwichtet,
wie der Gebärde, wenn durch sie gerichtet,
wir wünschen, dass die Nähe selbst sich uns versagt.

Wer weiss die Klage, die sich uns entfernt
und zieht den Schleier vor das leere Blicken ?
Was hilft, dass wir uns in ihr Fort-sein schicken,
und dreht das Fühlen um, das Überleben lernt.

 

 

 

young arendt

La tristesse est comme une lumière dans le coeur allumée,
L’obscurité est comme une lueur qui sonde notre nuit.
Nous n’avons qu’à allumer la petite lumière du deuil
Pour, traversant la longue et vaste nuit, comme des ombres nous retrouver chez nous.
La forêt est éclairée, la ville, la route et l’arbre.

Heureux celui qui n’a pas de patrie ; il la voit encore dans ses rêves.

Die Traurigkeit ist wie ein Licht im Herzen angezündet,
Die Dunkelheit ist wie ein Schein, der unsere Nacht ergründet.
Wir brauchen nur das kleine Licht der Trauer zu entzünden,
Um durch die lange weite Nacht wie Schatten heimzufinden.
Beleuchtet ist der Wald, die Stadt, die Strasse und der Baum.

Wohl dem, der keine Heimat hat; er sieht sie noch im Traum.

 

Et pas de nouvelle
de ces jours
qui l’un dans l’autre
brûlant se sont consumés
et nous ont mutilés :
la blessure du bonheurd
devient stigmate, non pas balafre.

Il n’y en aurait aucune nouvelle,

Si ton dire ne lui permettait
pas de demeurer :
un mot mis en poème
est séjour, non pas asile.

Si ce que l’on a vu,
dans la souffrance concentré,
si la pensée en sons transposée,
ancrée dans les mots,
énoncée d’abord en poème,
puis en chant méditée –
soustrait à la souffrance
dans ma demeure m’incombait.

Und keine Kunde
von jenen Tagen,
vie ineinander
sich brennend verzehrten
und uns versehrten :
Des Glückes Wunde
wird Stigma, nicht Narbe.

Davon wär’ keine Kunde,

Wenn nich Dein Sagen
ihm Bleiben gewährte:
Gedichtetes Wort
ist Stätte, nicht Hort.

Wenn nicht das Gesichtete
im Leiden Verdichtete,
wenn nicht das Gedankte
in Lauten Verrankte
erst dichtend gesprochen,
dann singend gesonnen –
dem Leide entronnen –
ins Bleiben gefügt wär.

 

Pesante douceur

La douceur est
dans le creux de nos mains,
quand la paume
consent à la forme étrangère.

La douceur est
dans le ciel et sa voûte nocturne,
quand le lointain
à la terre s’accommode.

La douceur est
dans ta main et la mienne,
quand la proximité brusquement
nous enferme.

La mélancolie est
dans ton regard et le mien,
quand la pesanteur
nous accorde l’un à l’autre.

Schwere Sanftmut

Sanftmut ist
Im inneren unserer Hände,
wenn die Fläche sich
zur fremden Form bequemt.

Sanftmut ist
Im Nacht-gewölbten Himmel,
wenn die Ferne sich
der Erde anbequemt.

Sanftmut ist
In deiner Hand und meiner,
wenn die Nähe jäh
uns gefangen nimmt.

Schwermut ist
In Deinem Blick und meinem,
wenn die Schwere uns
ineinander stimmt.

Hannah Arendt, Heureux celui qui n’a pas de patrie. Poèmes de pensée (trad. F. Mathieu, éd. K. Biro), Payot, 2015.

Intermède : « Chant funèbre à la mémoire du Père Jacques » de Jean Cayrol

Louis Malle, Au revoir les enfants (1987)
Louis Malle, Au revoir les enfants (1987)

Chant Funèbre à la mémoire du Révérend Père Jacques

Pour mon plus que frère, le Révérend Père Jacques du Carmel d’Avon,
    directeur du Collège de Fontainebleau,
    qui fit sourire le Christ dans le Camp de Gusen,
    mort d’épuisement à Linz, le 2 juin 1945.

“Je suis tant homme que rien de plus” (Saint François de Sales)

Frère Jacques dors-tu dans ta robe de terre
d’une bure printanière, les mains fermés sur le Grain,
tous mes arbres ont le tremblement de tes mains
Frère Jacques dors-tu ?

J’entendais si bien Dieu dans ton cœur, je voyais sourire tant
de nos morts sur tes lèvres.
Irons-nous voir, ce soir, les vieilles fêtes du couchant,
ce soir où je m’avance vers toi
dans cette basilique infinie de la douleur humaine.

Entends-tu dans les sapins cruels le vent sombre de Fontainebleau
tu es mort à la fin de la tempête.

O ce printemps qui pouvait à peine se lever de la mort,
taisant ses premières feuilles dans un ciel déjà en repos
O ces oiseaux qui goûtaient d’un bec si prudent
les fruits mûrs de ton agonie

O ces premières violettes toutes pensives dans les bois :
Jacques au profil d’un crayon ancien
Jacques, mon pur feu flambant, à ton oreille
les lèvres blanches du passé murmurent le nom aimé d’Avon
et si le calme règne sur ses bois les plus profonds
c’est parce qu’il vient du silence de tes plaies, de ce pardon
comme une abeille trop lourde de son miel.

Le vent souvent te délivrait, un vent énorme
dévorant paroles et haleines
ce vent où tu entendais que Christ était vivant ;
mais au milieu de ce secret bourdonnant
comme une veine trop tendre qui se déchire
le filet d’une brise lointaine arrivait jusqu’à toi :

le souffle du levant sur le bras de la Seine
le vent de Port Royal, de la guirlande de Julie,
la voix sourde de Phèdre sous un soleil sans vie
le vent sifflant des hauts pendus qui se démènent
le soupir étouffé d’un enfant sous la lampe,
le frôlement soyeux d’un vers de Lamartine
ou le cri étoilé d’une sainte au bûcher,
un battement de pétales dans un ciel qui te devines
l’orage de Rimbaud sur de pâles armées,
le murmure d’un peuple où Claudel a vécu
quand il a traversé les eaux noires du péché
et l’air pur de Pascal où ton cœur est à nu.

mais le souffle mordant de la mort était en toi,
tu respirais déjà le vent des ombres, ce n’était plus
la risée heureuse du printemps sur tes doigts
mais l’air froid des tombeaux ouverts dans les plaines de l’exil
mais la brise des morts, des branches mortes, des eaux mortes,
tu avais trop respiré dans les sèches vallées de la mort
tu étais trop penché sur le dernier aveu qui s’endort
tu avais permis à tous les morts de vivre en toi,
de respirer en toi la dernière gorgée d’air pur,
O ce vent aigu comme une lame qui entrait dans ta chair
flèche vibrante de l’amour du prochain sur ton sein.

Jacques dors-tu ?

Écoute le bruit de ces pas
qui s’enfoncent dans l’éternité comme dans une neige
et toutes ces ailes qui miroitent autour de ton corps qu’on assiège
et cette harpe fabuleuse où un oiseau se débat …

« Thérèse, ma sœur dans l’odeur infinie de Dieu
dans ce roulement de roses au-dessus de nos fronts,
dans cette grande bataille de la rose piétinée, dans cet aveu
de la mort aux doigts de rose,
mes poumons se flétrissent comme deux fleurs
dans le vase brisé de mon sang

Thérèse, ma sœur toute bruyante d’oiseaux
qui vient du fond du ciel, à pied, par la route de Normandie
qui vient me chercher à travers ruines et roseaux,
j’entends les cloches dans cette nuit,
Thérèse toute confiante qui vient achever ma journée ;
il est si dur de rester seul dans le couchant si beau ;
comme vous avez couru vers moi, tout essoufflée
sur mes lèvres, en sueur sur mon front,

Thérèse de ma grande nuit obscure dont la tête lasse
roule sur l’épaule du drame ;
moi aussi j’ai trop couru vers Dieu, je n’ai jamais cessé
de courir vers Jésus toute ma vie, toutes mes nuits ;
écoutez mon torrent qui roule vers mon Aimé,
voyez les rochers qui me déchirent jusqu’à l’écume,
voyez les branches me flageller jusqu’au fond de ma vie
si claire où Dieu se mire et lave son visage ;

Thérèse des pommiers fleuris pour le pays ouvert
par les charrues stériles de la guerre ;
Thérèse, je vois mal votre visage, soulevez l’aube
écartes ces deux mains serrées contre mes yeux
enlevez ce voile épais où Dieu même se dérobe ;
je sais qui est derrière moi, je sais qui me sourit,

Thérèse des pommiers en sang, Carmel étoilé par la bataille,
qui tenez haut la Lance et les Clous et la Croix
qui les avez sauvés dans les gerbes d’épis,
qui faites fleurir la pénitence dans les bocages normands”.

“Ma sœur toute blanche dans les sueurs, ma sœur qui ploie
sous le poing de l’angoisse et sous le feu qui prend
Rouen, Le Havre, Fontainebleau, mes cloches de victoire
j’entends sans fin le bruit des carillons, des glas
sonnant à toute volée au vent où je vais boire
bourdons bavards du crépuscule, bronze qui parlez bas

Thérèse arrêtez ces cloches, ce grand remous tintant
au fond de ma poitrine, faites cesser ce résonnant ramage
ces églises réveillées dans l’adieu de l’orage,

Thérèse je n’en peux plus d’être si près du Sang
Thérèse écroulée au pied de ma Croix, Thérèse en larmes
Thérèse avec les Saintes femmes qui nettoient les vieilles armes
Je vous salue Thérèse aux vêpres du couchant

La lance du Christ fut mon arme contre les ennemis,
j’ai combattu en première ligne du drame, j’ai lutté
les plaies à la main pour la douce gloire des épis,
j’ai défendu le Chant, la pitié, notre pain
et j’ai distribué le Sang pour chaque épée
et j’ai dressé la Table aux noces de l’infidèle
et j’ai mis de mon vin dans vos coupes quand l’Allemand
me foula à ses pieds comme du raisin mûr,

Thérèse de mes quinze ans quand j’écoutais le vent,
Thérèse de ma mort qui avez franchi tant de murs
pour venir dans le vitrail flamboyant du désastre,
dans ma chapelle en feu où déjà une petite pluie d’ombre pleut.

Thérèse mon épouse de Sang,
la rose blanche dont le sang s’est retiré vers l’Astre”.

Jacques dors-tu ?

encore un visiteur qui vient de marcher
tout le long de ta nuit, tout le long du fleuve
que tu ne peux traverser ;
reconnais-tu ton frère bien-aimé qui sort de l’ogive bleu du miracle,
l’autre rose à la corolle de feu, la rose incandescente
la rose hardie qui monte autour du Bois,
la rose assoiffée de tes lèvres, lèvres elles-mêmes
où le Cri vient effrayer le soldat veillant ta descente

Jean de la Croix comme une harpe résonnant,
Jean de la Croix qui n’en peut plus de ton étouffement,
ton frère tombant sous le poids de ta plaie.

Jacques la nuit de lumière commence, le manteau sacrifié
de la nuit qui se déchire dans une telle usure,
ta grande voie des ténèbres passe d’abord par tes plaies
c’est de ton souffle si frêle que jaillira la paix qui dure ;
tu es le sang qui va guérir les hommes, tu es le feu
qui va nous éclairer le visage encore obscur de Dieu,

Celui qui brûle ta poitrine, Celui qui prend le vent sur ta gorge,
Celui qui doucement descelle ton âme de la pierre,
Celui qui ne peut vivre que de la lyre animée par David,
Celui qui fait de ton ombre une unique Lumière,

il est là le Printemps éternel qui se déride.
Saint Jean de la Croix te tient par la main.

La nuit se défait lentement sous tes paupières
Saint Jean de la Croix te tient par la main.

“Si je pouvais leur dire ce que je vois sur terre ;
enlevez ces ténèbres hurlant dans ma poitrine, elles pèsent trop ;
si je pouvais les soulever dans ce vent qui désespère
de sa faim ; O racines suivant le fil blanc de mes os !
Si je pouvais leur dire le premier mot du Père”.

Écoute Saint Jean de la Croix dans sa prière :

“Morte bise arrête ton cours,
O plaie d’extrême douceur
plaie toute délicieuse
qui donne la vie en tuant”.

O Jacques c’est la berceuse finale, la blessure illuminée,
la chaude caresse de la plaie dans la rumeur des nids
la marguerite rit entre tes noirs tombeaux,

Jacques c’est le grand sourire de Dieu qui commence la journée.
Saint Jean de la Croix te tient pas la main.
Encore quelques ruines à enjamber, ne t’arrête pas.

“Jean de la Croix, un instant, il y a encore un mort
tout seul dans cette maison ouverte, je ne peux l’abandonner
sa nuit ne s’est pas encore calmée,
l’ombre le déchire comme des ronces,
vous me donnez tout et il n’a rien, il ne sait qui le dévore
laisse-moi porter sa nuit, c’est encore une autre lance,
laisse-moi dire le blasphème de ses lèvres,
laisse-moi lui ouvrir son poing,
prends-le avec toi jusqu’à Dieu, il est plus digne que moi
dans l’ancien secret de sa fièvre,
c’est un mort qui n’en peut plus, c’est un mort qui vient de loin”.

Jacques vois-le ce dernier mort de ta route qui brille
comme un diamant, qui te sourit, le mort royal, le Christ Roi
sa longue main pâle qui te salut…

Jacques dors-tu ?

la nuit folle marche sans fin
dans les rues calcinées, le pied dans les eaux dormantes
de ta peur, à la recherche de tes enfants qui n’ont plus rien
ces enfants si longtemps muets, tes apôtres familiers,
ils vont venir de tous les coins de la forêt, abeilles de Fontainebleau
ignorants et inquiets, la jeune garde de l’adieu,
le Collège foudroyé dont toi seul a la clef.

“Mes enfants, endormez-moi dans la nuit tendre du tableau”.
“On ne peut respirer ici, ouvrez les portes qui donnent sur le ciel
déchirez-moi cruelle haleine, mon bourreau,
pour le grand vent souffle en moi comme dans un arbre,
pour que je sois la feuille et l’oiseau et le vent,
ouvrez toutes grandes mes plaies l’une après l’autre
il fait trop chaud dans ce crime allemand qui se délabre
Que Dieu soit libre en moi à la source du pardon”.

O Jacques suffocant dans le cœur entr’ouvert du drame
dont on voit le noir pistil déchiré par les frelons
toute la nuit vient mourir dans le rocher de nos larmes
la croix est nue, dévorée par les premières pampres du ciel,
la croix au bec de colombe, la croix qui se déploie, la croix qui prend

Jacques dors-tu dans cette nuit plus troublée
que n’est la chaste épouse, la nuit tourmentée de tes yeux
où plus rien ne se voit.

Jacques je ne sais plus chanter et ne n’ai plus de voix
tu es parti en laissant ma vie inachevée, une page à demi effacée
je lis si mal ton écriture, je ne déchiffre plus les mots
dans tes mains toutes poésie était de soie.

J’ai devant ma bouche ton silence comme une main glacée
qui la ferme,
avec ton doigt sur mes lèvres qui pourrai-je encore chanter ?

Je ne suis plus de ta nuit, je suis une ombre à la Joie.
La nuit monte, à ton bras, les yeux troués,
mais avec la constellation des prunelles de nos morts,
dans cette nouvelle robe de noce de sueur et de sang caillé,
la nuit de l’heureuse aventure, la nuit qui vit par toi
la nuit qu’on aperçoit dans la lueur de ton corps,
la nuit qui n’a plus froid, la nuit qui n’est plus de ce monde.

Que les grandes orgues du vent chantent pour ton retour
aquilons romantiques, zéphyrs alexandrins,
vents d’aujourd’hui, vents de demain,
Jacques enseveli dans la robe de pierre où court

le premier lézard de la saison
vents du printemps qui se déroulent comme une fougère
vents de novembre arrachant toutes les couronnes d’épines
à nos morts

Jacques haletant déchiré par le premier vent de la paix
Jacques balancé comme un nid au bout d’une branche
Jacques emporté.

Le vautour ne tourne plus autour du puits abandonné

« Mon Dieu vous êtes là si calme près de moi
un arbre qui m’abrite où le vent ne joue plus ».

12 juillet 1945

Repris dans Larmes publiques in Poèmes de la nuit et du brouillard, Seghers, 1946

Jean Cayrol s’était lié au camp de Gusen avec le Père Jacques. Pour avoir caché des enfants juifs dans son collège d’Avon, ce prêtre fut déporté. Louis Malle lui rendit hommage dans Au revoir les enfants.

Intermède : Ma mère est lamentable de Julien Boutonnier

Alexandre Sokourov, Mère et fils, 1997
Alexandre Sokourov, Mère et fils, 1997

m_m_n
je t’ai pleurée jusqu’à être larme
rêve
taire
me taire
je me suis tu oui dans le recel des jours
avec mes tripes
j’ai crié
la jeune ardeur du fou des douleurs
comme j’ai crié

et ma peau je l’ai vue recourir au poème
comme on sectionne les veines à l’horizon du soir
on sectionne pour que saigne crépuscule
et que s’annoncent les écarlates les nuits les silences
ma peau je l’ai vue
enrager
crier
écumer
je l’ai vue se défaire et s’offrir
ma peau je l’ai vue
s’offrir aux rides à la décrépitude
je l’ai vue dans l’empressement du vieillir
succomber aux sourires
des tombes
j’avais quoi seize ans

c’est ma vie
qu’a sucé
le deuil
innombrable
aux bouches voraces
j’ai vu les genêts
mordre la nuit
jusqu’à l’aube
et j’ai vu
le jus nocturne perler
sur le jaune
harassé de tourments
et j’ai bu
j’ai bu le nectar
des nuits
pour me laver
du deuil
et mes orifices
ont produit le chant
de l’espérance j’ai écarté
les bras et j’ai brûlé
incendié l’espace
et le jour et la lave
d’ombre a dévasté la sale
gueule du deuil ma peau
ma peau
et j’ai couru
comme un loup libre et vif dans les labours
ensanglantés
sous la démence vespérale ma peau
ma peau
j’ai couru
enfant adulte vieux sage con
j’ai couru vers la
vie mais deuil mordait mes mollets
et mangeait mes
couilles et ricanait et
j’ai succombé et j’ai
chuté
de nouveau et le désespoir fut l’ordre
de ma raison

[…] Le cimetière a soufflé dans les bronches des vivants. La mort a ouvert les yeux du vivant. J’ai manqué de tout. J’ai senti l’avenir couler dans mes artères. J’ai senti la lumière au loin sur le flanc des collines, le rire tranchant du jour au travers des feuilles. J’ai senti les mousses humides au nord de l’espoir. Mais j’étais seul et cela que je vivais devait rester banal : c’était la vie quotidienne, c’était le jour à vivre depuis le début, mais j’étais seul et le vent frais levait les épaisseurs considérables des morts en moi. J’avais l’intuition que bientôt je trouverais la photo, et qu’après commencerait enfin ce qui n’a jamais cessé de s’offrir : la disparition de l’unique et la confirmation de ma peau.

Julien Boutonnier, Ma mère est lamentable, éditions publie.net, coll. L’inadvertance, 2014

De suc & d’espoir de Jos Roy

Détail d'un bison de la grotte d'Altamira
Détail d’un bison de la grotte d’Altamira

Les couleurs : du noir, du brun, de l’ocre, du cinabre, du cramoisi, du mauve et le blanc de la roche calcaire. Des couleurs vives, et d’une fraîcheur qu’on ne voit sur aucune fresque de la Renaissance. Des couleurs de terre, de sang et de suie.

Zbigniew Herbert, « Lascaux » in Un barbare dans le jardin, 1962

J’ai découvert et découvre chaque jour avec admiration les poèmes de Jos Roy sur ses blogs Mizpirondo et Atalaye. Les éditions Black Herald Press ont pris l’heureuse initiative de donner, l’espère-t-on, un plus large écho à la poésie de Jos Roy, si singulière dans le paysage poétique contemporain, grâce à la publication d’une plaquette de vingt poèmes intitulée De suc & d’espoir, expression empruntée au septième poème du recueil :

la matière du monde
animée d’un tremblement de lèvre :
fragile se reporte sur
ce qui s’inscrit
sur ce qui ne peut être fixé autrement qu’en
souffle creusé entre-ligné de suc & d’espoir

Ces poèmes sont offerts aux lecteurs comme les tessons d’un monde dispersé que l’écriture si dense et rythmée de Jos Roy s’attache à recomposer. Imposant leur caractère elliptique mais aussi, sans paradoxe, leur pureté de roche — les mots touchant à l’évidence de la nature —, ils se disposent sur la page comme les fragments d’un passé mythique rengorgé dans un présent désormais peuplé de ruisseaux en crue, de plaies toujours ouvertes,  car ce n’est encore que du sang, et de glaces déchirant les corps mais d’où la « Vie. » glisse déjà des flots. Si ces poèmes-ostraka disent la violence de la naissance, de la composition d’un monde refermé sur son énigme, ils murmurent aussi l’étincelle d’espoir contenu dans le chant et affirment la familiarité du vivant avec la plus simple colline, « comme-mon-plus-familier-amour ». Les poèmes qui ouvrent et ferment ce recueil de vingt petits textes disent en effet l’importance du chant, mais d’un chant semblable à la prière d’un chaman (« ainsi soit-il » se conclut — ironiquement ? — le treizième poème après avoir raconté comment la vie féconde la mort) . C’est que, lorsqu’on les lit, forcément à voix haute, les yeux attentifs au concert des syllabes éparpillées sur la page, ces poèmes sont comme tendus vers un ailleurs, la voix susurrant un au-delà du poème relevant de l’offrande au monde. La vision quasi panthéiste de la nature qui sourd des poèmes s’entremêle de la prescience d’un monde courant à sa chute mais qu’il faudra arpenter de nouveau :

& plus tard quand la douceur des formes aura rongé les angles
siffleront des bergers
pour signer de nouveau la présence du jour & compter      le troupeau
les absents les perdus les non-venus au monde

L’étonnante disposition des mots sur la page, rappelant les chapelets d’un Cummings (d’ailleurs cité par Jos Roy), dit une parole heurtée, qui puise son souffle dans l’animation nouvelle d’un monde d’abord chaotique, plein de bruits & de fureurs — c’est qu’il y a aussi de la patte faulknérienne dans ce flux et reflux de la vie, dans ces balbutiements relancés par l’inlassable observation des êtres et des choses. Elle se cherche, cette parole, dans les égarements de la typographie : répétitions semblables à des incantations ; collage de mots souvent contraires (« formecontre / qui contre & / pousse »), prononcés d’un même souffle, ersatz de violences des origines, lettres ou syntagmes décollés de leur parentèle, changement de police, réduction de la typographie pour mieux dire les modulations d’une voix étrangement moulée dans la glaise du monde, « puisqu’ici le voyage en chacune des lettres / se tord intimement ». Pas de lyrisme de l’épanchement chez Jos Roy, aucun indice d’une expérience vécue, si ce n’est celui d’une indéniable prédilection pour la nature à l’état sauvage, pour « la saison des serments & des gorges tranchées » concurrente aux promesses des printemps :

la frange trop pâle des nuages
les murmures sylvestres alourdis d’ombre
le rapt du vent qui piaule entre les branches
une tempête : tout devient air – tout se déprend – masse &
vouloir : air. suite de formes : air. pensées & verbe : air.
au centre des tourmentes l’enfant puissamment frappé de vie.

Pas d’épanchement verbal, non, mais plutôt des poèmes modelés par une voix impersonnelle, creuset d’une voix où chants des oiseaux, cris d’un nourrisson et grognements de bêtes se répondent. Le « je » peinerait presque à se dire : il paraît toujours décalé, presqu’indécent dans cette transhumance collective, dans ce temps d’avant-le-temps, dans ce temps originel où l’individualité se fond, s’oublie dans une cacophonie cosmique peinte sur les murs des cavernes : « je    /    perdu / dans les filins liquides    plonge & jaillit / je    /    cherche & renonce / à la substance proche des / éternités / s’en tient aux rythme archaïques ». Dès le premier poème d’ailleurs, le « je », quand il n’est pas à l’infinitif, paraît si incongru qu’il se souligne et s’impose comme troisième personne (la belle traduction en anglais due à Blandine Longre et Paul Stubbs le confirme) :

c’est ici que je pose le voyage
dans son don d’éclat et d’esquive
dans sa face brisée aperçue plus tôt

Car c’est aussi le « je » qui entreprend tout autant qu’il pose ce voyage vers l’impersonnalité, vers ce temps où le « on » domine, où la conscience s’efface devant la pleine absorption des nuits et des gouffres du temps, où la parole, « retiré[e] dans la gorge », niche de « l’entre-chocs de pierres », macère avant d’être proférée. Vers un temps où s’apprend la pleine conscience d’un soi en communion avec des forces qui lui échappent, avec des béances qui ne se combleront pas. Vers un temps où l’intime suppose l’appel répété d’un « tu », la main tendue vers la « presque-rencontre » :

    et toi                                              et toi
perdu dans le sillon
cuirassé de bras et de langues
et toi
soc enfoui au buisson
des ronces

Si pleine et évocatoire dans sa concentration, l’écriture tellurique de Jos Roy opère justement un séisme dans nos habitudes contemporaines, de plus en plus oublieuses de l’humus, du suc et de la pierre, de la patine du temps, et nous rend, au terme de la lecture, comme soufflé par la beauté d’une certaine évidence, celle que nous avions cru oublier : la perpétuelle régénérescence des êtres, à commencer par le ver, dérisoire mais précieux « bout / d’âme brin de corps », depuis un commencement à toujours dérouler car « on dit que le temps s’inscrit dans la structure qu’en rampant on peut remonter jusque ». Rares sont les poèmes qui produisent chez moi un tel ébranlement, une telle impression de dessillement. Rares sont ceux qui tiennent à distance le bonheur, « ah mot poi / son – », pour ne garder que l’espoir, « prière jetée du haut de la falaise / qui allume / on ne sait plus quoi », seul remède à la désolation :

on dit qu’au matin se navrent les incomblés
que les diables prêtent leur froc aux osseux
qu’infiniment pleurent les eaux
que percent sous acide les confins du chant

Pas un mot qui ne soit pas à sa place sur ces pages : Jos Roy parvient là à faire coïncider ce qu’était et devrait demeurer le poème, c’est-à-dire une parole chantée, avec sa trace physique et sonore sur la fine épaisseur de la page, « tempsclouéd’espace ». La poète nourrit son œuvre des couches mémorielles et du cortège terrestre et céleste, et lui donne en cela toute l’épaisseur, la moelle, la chair même qu’elle convoque (au sens fort) dans le dernier poème du recueil : « à la fin / sous le texte / percé des clavicules / on observe les os la fine épaisseur / de viande la très fine / épaisseur d’histoire / l’infime épaisseur du lieu ». Infime, très fine épaisseur, oui, mais épaisseur d’un « mur [qui] s’étage » et n’étouffe pas le feu de la parole.

Jos Roy, De suc & d’espoir, Black Herald Press, 2014. Le livre peut être commandé sur le site de la maison d’édition.