Intermède : « Où gîtent les étoiles » d’Avrom Sutzkever

Albert Hirsch, Encre sur carton, 1997, 35*20 cm
Albert Hirsch, Encre sur carton, 1997, 35*20 cm

Dans le petit parc délaissé par l’été, nous nous taisons tous deux, moi et le soleil couchant. En vérité, notre silence sur le siège bancal vient à peine de commencer, et déjà le soleil couchant va reprendre sa route.
– Reste encore, ami, pourquoi cette hâte ? Préfères-tu donc sombrer dans la mer ? Les requins y déchireront ta chair, et sur ton squelette doré des coraux bâtiront une métropole.
Mes dents pénètrent dans sa chair cosmique. Je veux le retenir. Que notre silence achève au moins son premier chapitre. Loin de le retenir, de l’empêcher de se noyer dans la mer, je me tranche la langue, et me taire devient plus difficile.
Des étincelles pleuvent des amandiers. Un oiseau couronné de deuil, aux sombres plumes ocellées, revient d’un enterrement. Et me voici de nouveau deux : à la place du soleil couchant, une femme surgie de l’allée pourpre s’installe près de moi sur le banc. « Une jeune-vieille-de-naissance », babille en moi ma langue tranchée… « une jeune-vieille-de-naissance ».
– Volodia, toi ici ?
Je ne suis pas plus Volodia que je ne suis le roi du Portugal. Mais d’où sais-je qui je suis ? « Je suis un autre » — l’illumination d’un poète me revient à l’esprit. Et j’acquiesce de la tête, comme l’oiseau revenu d’un enterrement, qui se balance maintenant sur une branche en face de moi.
– Oui, mon cher cœur, tu as deviné…
– Tu es vivant ? Merveille des merveilles ! Mais comment peux-tu vivre alors que ton âme — seule et unique — n’est plus dans ta tête ? susurre son silence à mon oreille gauche, avec un chatouillis de tige duveteuse.
– Je vis ainsi depuis ma naissance, et peut-être depuis plus longtemps encore, et personne jusqu’ici ne m’a jeté cet opprobre au visage. A vrai dire, je ne l’ai jamais vue, mon âme, et pourtant je peux le jurer, elle est enfouie au fond de moi et aucun subtil voleur d’âme n’est parvenu encore à me la dérober.
– Pas de çà ! Pas de çà !
Elle scelle mes lèvres de ses doigts inconnus au parfum de cannelle.
– Ne te risque pas à jurer. Un serment faux et pervers, ce péché-là le Tout-Puissant ne le pardonne pas. Toi, tu ne l’as jamais vue, moi, si.
– Quand et où l’as-tu vue, lui demandé-je en soufflant entre ses doigts de cannelle, comme enfant, je soufflais dans un harmonica.
– Tu vas bientôt oser me demander comme je m’appelle, dit-elle clémente, en libérant mes lèvres.
– Ne m’en veuille pas, je te le demande tout de suite. Ma mémoire a dernièrement commencé à boiter, comme un cheval qui a perdu un fer.
– Lili, Lili la blonde. Cette femme et ce nom, tu n’avais pas le droit de les oublier.
Et soudain, elle pose la tête sur mes genoux, sa frimousse tournée vers moi afin que je me souvienne mieux.
Et j’en jurerais à nouveau : ce visage, je le vois pour la première fois. Le nom aussi m’est étranger : Lili la blonde…
Même dans la pénombre du parc éteint, je me convaincs sans peine que cette femme est aussi blonde qu’un corbeau. Non content de me mesurer à la vérité, dois-je encore me mesurer au mensonge ? Et pourtant, je tais ce que je veux dire. La curiosité scintille — un phare pour pensées errantes.
Et à nouveau j’acquiesce de la tête, consentant.
– Je me souviens, Lili, je me souviens.
– Bien, Dieu soit loué. Au moins, la mémoire n’est pas un cheval. Et maintenant, Volodia, tu vas entendre quand et où j’ai vu ton âme, et ce qui nous est arrivé à tous les deux, à toi et à moi.
Va pour Volodia, va pour qui tu veux, pas de doute, Lili me confond avec un autre. Soit, grand bien lui fasse. Et pourtant, quelque chose me tracasse : mon visage si totalement mien — mystérieux manuscrit sur du vieux parchemin — se prête donc à la confusion. Un faussaire d’art aurait-il reproduit mon portrait de chair ? Ou peut-être, pensé-je, la blonde Lili n’a pas tous ses esprits ? Si elle n’a pas tous ses esprits, les esprits sont près d’elle. L’ombre d’un oiseau chante mieux que l’oiseau lui-même.
– Commence, petite Lili, par le « Quand » : quand mon âme s’est-elle révélée à toi ? Le « où » s’éclairera de lui-même.
Sa petite tête ébouriffée saute soudain de mes genoux et se redresse comme un ressort libéré. Lili se blottit contre mon épaule, et m’entoure de ses bras. Ses petits pieds pendent sous le banc comme ceux d’un nain.
– Je n’ai pas enfilé le temps sur un cordon. Ses perles, piètres choses, je ne peux les égrener. Je me souviens seulement qu’en ce temps-là la ville s’est transformée en une sombre horloge, avec des hommes-chiffres étalés dans un gigantesque cercle, et dans ce cercle, au milieu des hommes-chiffres, tournait une aiguille flamboyante, et elle tranchait, tranchait. La mort en ville ne nous a pas été propice. Tous deux nous nous sommes réfugiés dans la forêt, dans sa profondeur glacée. Là aussi l’aiguille de la sombre horloge tranchait, tranchait. Dans son subconscient, alors, nous nous sommes évadés — je veux dire dans ses marécages velus où l’aiguille ne faisait que se refléter.
– Lili, cesse de déverser ton silence en moi. Je me souviens comme si c’était aujourd’hui, comme si c’était demain. Nous avions sombré tous deux dans des tombes-marécages où un corps ne pouvait toucher un autre corps. Seules nos mains — désirs rouges — s’accrochaient l’une à l’autre, jour après jour.
– Volodia, laisse-moi achever : la faim suçait la moelle de nos squelettes, et nous n’étions toujours pas rassasiés. Nous mangions des herbes empoisonnées et des œufs de grenouille. Et une nuit, une robe de mariée a brui légèrement sur les marais, et ils ont commencé à geler — alors j’ai vu ton âme émerger de ta bouche et se rapprocher de la mienne. Elle brillait d’un bleu lumineux comme un saphir, et de taille et de forme paraissait un petit œuf de colombe. Tu sais bien, mon aimé : la faim a croassé, une bouche a de grands yeux, alors je l’ai dévorée.
– Merci Lili, tu as bien fait, sinon elle aurait sombré à jamais. Je voudrais me rendre en pèlerinage dans ces marais. Où sont-ils, en quels parages puis-je les trouver ?
– Je vais te donner un signe : là où gîtent les étoiles…

1975
Poème extrait du recueil Où gîtent les étoiles, traduit du yiddish par Catherine Morhange sous la direction de Rachel Ertel, Seuil, 1988

Autour de Marc Chagall (1887-1985)

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Marc Chagall, La Danse (1950)

Marc Chagall, « Vers de hautes portes »

Seul est mien ce pays
Qui se trouve en mon âme ;
Comme un familier, sans papiers,
Je m’y rends.
Il voit ma tristesse et ma solitude,
Il me couche pour m’endormir,
Me recouvrant d’une pierre d’odeurs.

Un vert jardin fleurit en moi, des fleurs imaginées,
En moi mes propres rues s’étendent.
Les maisons manquent
Depuis le temps de mon enfance elles sont en ruines,
Leurs habitants s’égarent dans les airs,
Ils cherchent un logis, ils vivent dans mon âme.

Voici pourquoi quelquefois je souris
Quand le soleil scintille à peine,
Ou bien je pleure
Comme une pluie légère dans la nuit.

Je me souviens d’un temps
Où je portais deux têtes…
C’était un temps
Où les deux têtes
Se couvraient d’un voile d’amour,
Se dissipaient comme le parfum d’une rose.

Il semble à présent
Que même en revenant sur mes pas
J’avance
En direction de hautes portes
Qui cachent un chaos de murs
Où les tonnerres abattus passent leurs nuits
Et les éclairs brisés.

***

Aron Kurtz (1891-1964), « La terre tourne… »

La terre tourne,
Il la peint et la pare en sa giration,
Des monts s’élancent,
Il les colore
En plein bond.
Des isbas bondissent par-dessus les vallées comme des agneaux
Il les colore et les peint
En plein vol.
Les murs
Ont des oreilles, les prairies ont des yeux,
Les bougies
Brûlent à l’envers
Selon les besoins d’un coin ténébreux sur
La terre.
Les bougies brûlent au-dehors, les bougies
Brûlent en-dessous,
Retournées
Afin d’éclairer le ciel et la terre pour ceux
Qui planent
Au milieu
De leur vie.
Les branches croissent, violons parfaits. Les arbres poussent, parfaits
Candélabres.
Le ciel fiance les étoiles de blanche et fine lumière
Qu’embrase l’air de rouge transparent et profond,
Et les flammèches brûlent comme
Les pointillés ardents
Des coeurs qui flambent.

« Qui est plus haut
Qu’une maison ?
Qui est plus prompt
Qu’un souriceau ? »

Un enfant est plus haut qu’une maison,
L’imagination d’un enfant plus prompte qu’un souriceau :
Jouant et jouant — elle joue vers son but :
Héros volant sur des tapis, chevaux et bestiaires,
Pas ici, plus loin, très loin d’ici,
Tapis « chauve-souris », « serpents »,
Aéroplanes en papier — Des enfants grandissent dans
L’envol fantasmagorique.

Qu’est-ce qui est plus léger
Qu’un voile ?
Les couples amoureux
Dans les flots de couleurs chez Chagall
Sont plus légers que voiles.
Qu’est-ce qui est plus léger
Que la brise ?
Ânes, ours, vaches, chevaux et chèvres
Sur les ailes des couleurs de Chagall
Sont plus légers que
La brise.

***

marc-chagall-wedding-candles
Marc Chagall, Les bougies de la noce (1945)

Avrom Sutzkever (1913-2010), « Jardin chagallien »

Derrière le portail, dans les dix-huit carats de la rosée
Vient se baigner ta fiancée.
Elle plonge en tremblant dans ta palette, en même temps
Que de bleus parfums balsamiques.
Ton imagination devient jardin… Ô nuit de rossignols !

S’embrassent des couleurs. Ton pinceau lui-même
Est un homoncule
Sur la Voie lactée de la toile
La tête à l’envers
Et s’offrent à lui des secrets charnus,
Pommes tièdes, fruits féminins,
Ses couleurs libèrent le bien que le jardin
Cache sous ses voiles de brume.

Traduction de Charles Dobzynski pour l’Anthologie de la poésie yiddish. Le Miroir d’un peuple, Gallimard, 2000.

Intermède : « Tessons de soleil couchant… » d’Avrom Sutzkever

Andrew Goodall (Mursejlerne)
Andrew Goodall (Mursejlerne)

Tessons de soleil couchant — douce grêle
le temps sur ma langue a goût de folie.
Pierre je tourbillonne et tombe
dans l’abîme
où je cherche mon salut.

Dans ma chute je prie l’oubli
de noyer ma mémoire dans la glaise.
Au fond du gouffre je gis
dans un nid tendre de roses
lové dans les anneaux
reptiliens du rêve.

Des langues de serpent lapent ma mémoire
étouffent toute odeur
éteignent toute couleur
la lame de la nuit
tranche une artère
ouvre les vannes
par où suinte le temps.
Ma pensée ne peut
se libérer d’elle-même.
Sous les cendres de la vie éteinte
scintillent — débris
de l’image divine —
le visage de ma mère
son fichu fleuri
et ses yeux deux flammes de bougie.

[…]

Fléau intouchable d’une balance
oscillement sans fin
sur un des plateaux le monde à l’envers
et moi crucifié sur une porte
sur l’autre — l’éclat d’une larme.

Le monde grouille d’hommes
et ne sait ce qu’est l’homme
mais la larme unique
qui dit la mort fait pencher
le fléau de la balance.

Avrom Sutzkever, Ghetto de Vilna, octobre 1942, extraits des Trois roses, traduction de Rachel Ertel

Aux origines de l’aquarium vert…

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… Il y a Avrom Sutzkever (1913-2010), poète de langue yiddish originaire de Lituanie, rescapé de l’extermination des Juifs d’Europe et grand témoin appelé au procès de Nuremberg. Il imaginait dans un de ses textes, « Aquarium vert » (1953-1954), un monde fantasmatique où se côtoieraient, sans jamais se rejoindre tout à fait, les vivants et les morts, noyés dans une « terre changée en aquarium vert ». Si l’aquarium éclate et les morts s’évanouissent au sortir de cette hallucination, la prose, elle, sait poursuivre la rêverie presque indépendammment du poète. Les mots dictent au rêveur une cadence dangereuse, mime parfait d’un vécu désordonné :

— Traverse l’espace des mots comme un champ de mines ! Un seul faux pas, un seul faux mouvement, et tous les mots que tu as enfilés sur tes veines, ta vie durant, seront déchiquetés et toi avec. —
Voilà ce que me murmurait mon ombre fidèle, une nuit que nous traversions tous deux, aveuglés par des projecteurs-moulins à vent, un champ de mines ensanglanté, et que chacun de mes pas, vers la vie ou vers la mort, lacérait mon coeur comme un clou lacérerait un violon.

L’oeuvre poétique en vers et en prose de Sutzkever est en effet marquée par une Catastrophe collective et intime dont le poète tente de s’abstraire par l’évocation d’une enfance et d’une nature sibériennes, âge révolu qui insiste d’autant plus tragiquement sur la rupture causée par la Shoah. Celle-ci est relue selon les signes menaçants déjà présents dans un avant bien plus rêvé que fidèle au vécu du poète :

Rire des sous-bois

Forêt que je connais, maison de fous pour arbres
Enfermés dans les bois. La clé chez le gardien.
Ils hurlent, s’arrachant les oiseaux de la tête,
Pendant l’orage, ils boivent le vin des éclairs.

Par leurs verts corridors, verts de l’éveil du cuivre,
Se promènent les jours. Ils viennent un par un
En chemise blanche et par les mêmes corridors
Disparaissent, taches bouillonnantes sur la blancheur.

Chaque arbre est prison en prison. Mais les racines
Courent avec le rire moussu des sous-bois,
Fouillant, cherchant, palpant des ossements, des crânes,
Pour que se vrille en eux la folie de la vie.

La poésie de Sutzkever est en cela moins testimoniale que testamentaire. Fragments d’un passé décristallisé et d’un présent dessillant, les poèmes s’écrivent nécessairement dans cet entre-deux que permet l’ellipse, manière la plus délicate de suggérer le chagrin.

Ainsi de cette évocation douloureuse mais tendre de la mort de la mère dans un poème daté de juillet 1943 et écrit au ghetto de Vilnius :

Sur la chaussée du ghetto en bringuebalant
Est passée une charrette remplie de chaussures
Encore chaude des pieds qui les avaient portées
Cadeau effroyable des exterminés et j’ai
Reconnu de ma mère la chaussure éculée
A la bouche béante ourlée de lèvres ensanglantées.

Courant derrière le convoi j’ai crié
Je veux être offrande à ton amour
Tomber à genoux et baiser
La poussière de ta chaussure frémissante
Et la sacrer phylactère sur mon front
En prononçant ton nom
Toutes les chaussures dans le brouillard des larmes
Sont devenues chaussures de ma mère.
Et ma main tendue est retombée inerte
Se refermant comme sur le vide du rêve.
Depuis ma conscience est une chaussure tordue.

Inspiré par une vision d’horreur — la charrette bringuebalant des chaussures, c’est-à-dire des morts en absence —, ce magnifique poème dit quelque chose de l’art de Sutzkever : il place l’espérance dans ce qui fut simple accessoire, dans ce qui n’était alors qu’usage. La chaussure porte sur elle la souffrance de la mère, son sang, mais aussi une sensibilité qui la hisse au-dessus de la réification qui la menace — qui menace toute victime. Le poète a la charge d’écrire l’adieu à la mère comme s’il lui adressait une prière, en faisant d’une simple chaussure l’attribut de toute victime juive dépossédée d’elle-même et en se concentrant sur un menu symbole, « chaussure éculée » élevée au rang de relique. La force messianique des poèmes de Sutzkever réside dans cette foi en un ersatz de beauté caché dans ce que l’on a voulu rendre laid et désingulariser.
Si le génocide participe d’un désir d’effacer toute trace d’un peuple après en avoir perversement nié les singularités et contradictions, Sutzkever lui oppose un mouvement inverse, celui de porter une attention renouvelée aux insignes de la Catastrophe, poussières, cendres peut-être, déposées sur une chaussure, gouttes de sang la maculant, odeur de la mère l’imprégnant encore. Regarder une dernière fois la chaussure que portait la mère, la scruter comme s’il le faisait avec une loupe, c’est pour Sutzkever redonner une dignité à sa mère ainsi qu’à toute victime ramenée à une pièce de bétail tout juste bonne à être transportée en charrette jusqu’aux fosses communes à ciel ouvert. C’est permettre aussi au fils d’entreprendre le nécessaire travail de deuil, poursuivi ensuite en poésie, dans une douleur faite forme et métonymie de toute déchirure dans l’humanité. Le poème s’achève sur la séparation irrémédiable d’avec la mère, et dont atteste cette main ne retenant rien, jumelle de la main d’Orphée ne pouvant étreindre la femme aimée déjà partie dans l’autre monde. Après un dernier regard compatissant sur la mère absente, le poète la quitte en l’intégrant à sa conscience, c’est-à-dire d’abord à sa mémoire, devenue « chaussure tordue ».
La poésie de Sutzkever s’écrit alors comme tissée de cette vie morcelée par les pertes, dernière sépulture à ceux qui n’en auront jamais. La fragile beauté de ses oeuvres en vers et en prose tient autant du désir de repeupler de blanches plaines d’Europe Centrale que de la nécessité de recréer un rythme accordé au monde d’hier, là où « gîtent les étoiles ».

Ce blog littéraire est à penser comme le rassemblement de ces étoiles polaires, voix tues ou trop faibles, trop singulières pour être perçues dans le bruit assourdissant de notre temps.