Anthologie de poèmes d’enfants de Theresienstadt

Dorit Weiserová
Dorit Weiserová

L’histoire du camp-ghetto de Theresienstadt rejoint celle des Juifs de Bohême-Moravie, placé sous protectorat allemand le 15 mars 1939. La région comptait en 1939 plus de 100 000 Juifs et environ 7000 Tsiganes, envoyés dans des camps de travail et persécutés par les lois raciales du Reich. Ordre était toutefois donné de régler en priorité la « Question juive ». Pendant qu’Adolf Eichmann créait en juin 1939 l’Office central pour l’émigration juive à Prague, de nombreux juifs étaient expulsés vers l’Est à partir d’octobre et surtout à la fin 1941. En 1942 ils sont regroupés dans quatorze villes dont la ville-forteresse de Terezín (Theresienstadt) près de la frontière allemande. La ville devient « camp de rassemblement et de transit » en octobre 1941 avant d’être un « camp de propagande » pouvant contenir jusqu’à 50 000 personnes. Theresienstadt regroupait beaucoup d’enfants et d’adolescents : ils favorisèrent le développement d’une vie culturelle, artistique et éducative incroyable pour l’époque. Mais en septembre 1943 ces détenus furent progressivement transférés au « camp des familles » de Birkenau : quatre convois partirent de Theresienstadt jusqu’en juillet 1944. Entre 1942 et 1944 près de 47 000 personnes dont plus de 5000 enfants de moins de quatorze ans auraient été déportées à Auschwitz, permettant ainsi la liquidation du camp-ghetto, décidée après la visite de la Croix-Rouge.

Hanuš Hachenburg, qui ouvre par deux poèmes cette courte anthologie, est né en 1929 puis déporté le 24 octobre 1942 à Terezín de l’orphelinat de Prague. En raison de sa maturité poétique étonnante, il est transféré au foyer I du bâtiment L 147, le premier foyer d’enfants du ghetto, où fut créé le journal Vedem (« nous menons » en tchèque), vedemconçu par des garçons de 13 à 15 ans placés sous la responsabilité du rédacteur en chef Petr Ginz, né à Prague en 1928. D’inspiration révolutionnaire et sioniste, le journal fut publié régulièrement et clandestinement du 18 décembre 1942 à septembre 1944 et était composé d’articles, de poésies, de comptes rendus, de descriptions de la réalité du ghetto et d’illustrations d’enfants. Il était lu tous les vendredis soir en présence de Valtr Eisinger, adulte qui aida à la création du journal.

Hanuš Hachenburg fut ensuite transféré avec sa mère le 18 décembre 1943 à Auschwitz, où il sera assassiné, vraisemblablement en juillet 1944. Il continua d’écrire après son départ de Terezín. Son dernier poème connu, « Gong », circulera à Auschwitz.

Terezín

Un peu de saleté cernée dans la lèpre des murs
avec un peu de barbelés autour.
30 000 sont là dormant
qui un jour s’éveilleront
et ce jour-là verront la mare de leur sang.

Je fus jadis un enfant,
voilà tantôt trois ans.
Ma candeur rêvait d’autres mondes.
Elle est passée, l’enfance.
J’ai vu les flammes,
je suis mûr à présent
et j’ai connu la peur,
les mots sanglants, les jours assassinés :
où sont les croquemitaines d’antan ?…

Mais je crois, moi, qu’aujourd’hui est un songe,
qu’avec mon enfance je reviendrai là-bas.
Enfance, fleur d’églantier,
cloche bourdonnant du fond des rêves,
mère couvrant son petit souffreteux
de l’amour le plus fort, ivre de sa féminité.
Jeunesse affreuse qui guette
l’ennemi, la corde.
Enfance affreuse qui dans son for intime
se dira : un tel est bon, mais cet autre est méchant.

Douce enfance lointaine qui doucement repose
dans ces petites allées d’un parc
et là, sur cette maison, quelque part se penche
quand pour moi restait seul le mépris,
là-bas dans les jardins et dans les fleurs
où du sein maternel, je suis né au monde
pour pleurer…

La bougie brûle et je dors sur ma couche,
pour comprendre plus tard peut-être
que je n’étais qu’un tout-petit,
juste aussi petit que le choeur
des 30 000 dont la vie dort,
là-bas dans les parcs se réveillera,
ouvrira un beau jour ses yeux
et, parce qu’elle en verra trop,
dans le sommeil replongera…

Traduction Stéphane Gailly

Moi, petite créature

Moi, petite créature, je demande au monde l’aumône,
pour qu’il ne m’écrase pas de ses pieds d’éléphant
pour qu’il ne me brûle pas de son brasier ardent
pour qu’il me laisse vivre, vivre jusqu’à ce que j’aie quitté le sein
que je puisse me battre comme un homme dans le si vieux combat.

Je veux vivre ! j’ai faim ! J’avais soif de connaissance
le destin me l’a délicatement et élégamment offerte,
comme un sac de ces bonbons au fourrage écoeurant
moi, enfant gourmand, j’ai accepté et goûté
un bonbon sucré d’abord — pomme de la connaissance ensuite.
Les vagues ont comploté contre moi — élégant destin —
il rit, il rit. Depuis les nuages la neige brûle.
Les vagues me prennent, les vagues me mangent et m’endurcissent,
alentour le temps jette aux ordures des fleurs fanées
j’en connais beaucoup, beaucoup, qui vivaient d’elles avant.

Je tète, je bois. Le destin me donne
le sein même si son lait n’est plus sucré désormais.
Moi, et mes pensées, sommes seuls ensemble maintenant,
Nous ingurgitons le lait, plus que nous n’en voulons, comme la fumée.

traduction Stéphane Gailly

La ville fermée

Comme ces vieilles femmes titubantes et voûtées, tout penche.

Chaque oeil brille d’une attention soutenue,
A la recherche du mot « quand ? »

Ici on trouve peu de soldats.
Seuls les oiseaux abattus racontent la guerre.

Tu crois en chaque nouvelle que tu apprends.

Les baraques sont maintenant pleines,
Corps puants contre corps puants,
Et les mansardes réclament longtemps de la lumière, très longtemps.

Ce soir j’ai marché dans la rue de la mort.
D’un wagon ils sortaient les cadavres.

Pourquoi tant de marches au son des tambours ?

Pourquoi tant de soldats ?

Alors,
Une semaine après la fin,
Il ne restera plus rien ici.
Affamée, une colombe becquettera du pain.
Au milieu de la rue se tiendra,
Vide et sale,
Un corbillard.

Anonyme (traduction personnelle via l’anglais)

Terezín

Le roue la plus lourde roule sur nos fronts
Pour s’enterrer au plus profond de nos souvenirs.

Ici, nous avons souffert plus que de raison,
Ici, dans ce caillot de chagrin et de honte,
Espérant qu’une reconnaissance de cécité
Soit une preuve pour leurs propres enfants.

Une quatrième année d’attente, comme dominant un marais
D’où pourrait jaillir, n’importe quand, une source.

Pendant ce temps, les rivières suivent un autre cours,
Un autre cours,
Sans vous laisser mourir, sans vous laisser vivre.

Et les canons ne hurlent pas, et les armes n’aboient pas,
Et tu ne vois pas de sang ici.
Rien, si ce n’est cette faim silencieuse.
Ici, les enfants volent du pain et posent des questions et posent des questions et posent des questions
Tous voudraient dormir, se taire et se rendormir encore…

La roue la plus lourde roule sur nos fronts
Pour s’enterrer au plus profond de nos souvenirs.

Mif 1944 (traduction personnelle via l’anglais)

Le papillon

Le dernier tout dernier
si intensivement amèrement radieusement jaune
peut-être comme si le soleil résonnait contre une pierre blanche…

Un jaune, un tel jaune
il s’éleva avec légèreté si haut
progressant avec assurance assurément voulant embrasser une dernière fois mon monde.

Je vis ici depuis sept semaines
ghettoïsé.
Les miens m’ont trouvé ici
les pissenlits ici m’appellent
de même que la blanche branche de châtaignier dans la cour.
Je n’ai pas vu de papillon ici.

Celui-là fut le dernier.
Les papillons ne vivent pas ici
dans le ghetto.

Pavel Friedmann (1921-1942), poème daté 4 juin 1942, traduction Stéphane Gailly

Nuit dans le ghetto

Un autre jour a basculé pour de bon
Dans le puits sans fonds du temps.
Encore un jour à blesser un homme, retenu par ses frères.
Au crépuscule, il réclame ses pansements,
De douces mains pour lui protéger les yeux
De toutes les horreurs dévisagées le jour.
Mais dans le ghetto, bonne aussi est la nuit
Aux yeux las qui ont dû observer tout le jour.

De nouveau, l’aurore rampe dans les rues du ghetto
Étreignant ceux qui croisent son chemin.
Seule une voiture, vestige d’un monde perdu,
De ses yeux enflammés engloutit la nuit —
Cette douce obscurité qui descend sur l’âme
Et soigne les blessures éclairées par le jour…
De la rue viennent la lumière et des files humaines
Comme un long ruban noir extrait de l’or.

Anonyme 1943 (traduction personnelle via l’anglais)

Crépuscule

Le crépuscule vole sur les ailes du soir…
D’où m’adresses-tu un salut ?
M’embrasseras-tu à sa place ?
Combien je me languis de mon pays natal !

Seul toi peut-être, paisible crépuscule,
Connais les larmes versées sur tes genoux
Par des yeux qui désirent voir
L’ombre des palmiers et des oliviers
Du pays d’Israël.

Seul toi peut-être comprendras
Cette fille de Sion
Pleurant
Sa petite ville sur l’Elbe
Mais craignant de ne jamais la revoir.

Anonyme (traduction personnelle via l’anglais)

Oubliée

Toi la vicieuse mais calme mémoire me hantant depuis toujours
Pour me rappeler celle à qui j’envoie mon amour.
Si tu me caresses doucement, peut-être sourirai-je,
Toi ma confidente, ma plus chère amie.

Toi, doux souvenir, raconte-moi un conte de fées
Sur mon amie, perdue et partie, comprends-tu.
Raconte, raconte celui sur le Saint Graal
Et rappelle l’hirondelle, ramène-la moi.

Envole-toi vers elle et demande-lui, doucement, faiblement,
S’il lui arrive de penser à moi avec amour,
Et si elle va bien et demande-lui, aussi, avant de partir
Si je suis toujours sa très chère, sa précieuse colombe.

Et ne tarde pas, ne te perds pas,
Pour que je puisse penser à autre chose,
Mais peut-être étais-tu trop jolie pour vivre.
Jadis je t’aimai. Au revoir, mon amour !

Anonyme (traduction personnelle via l’anglais)

Le Jardin

Un petit jardin
plein de roses, il sent bon
étroit est le chemin
où se promène ce petit garçon.

Un petit garçon si mignon
comme un bourgeon qui fleurit
quand s’ouvrira le bourgeon
le petit garçon ne sera plus.

Franta Bass (traducteur inconnu)

Pour d’autres poèmes, voir Volavková Hana (dir.), I never saw another butterfly. Children’s Drawings and Poems from Terezin Concentration Camp, 1942-1944, New York, Schocken Books, 1993

Consulter aussi L’enfant et le génocide. Témoignages sur l’enfance pendant la Shoah (C. Coquio et A. Kalisky dir.), Laffont, coll. Bouquins, 2007

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