Mémoires du Goulag par Tomasz Kizny

Je me souviens comment, juste avant l’hiver, le froid et la glace saisissaient déjà la boue du sentier qui semblait se cristalliser comme de la confiture. Et deux automnes de suite, juste avant la première neige, je suis allé sur le sentier imprimer des traces profondes pour les voir se figer sous mes yeux pour tout l’hiver. Et, au printemps, à la fonte des neiges, je retrouvais mes anciennes marques, j’allais marcher dans mes anciens pas, et les vers me venaient de nouveau facilement.

Varlam Chalamov, « Le petit sentier », Récits de la Kolyma

Les Solovki (1923-1939)

Sur la mer froide et lointaine
Il y a des îles
On se bat pour elles
Le diable et Dieu se querellent
Mais ce sont les gens
Comme moi qui perdent leurs poils.

Viktor Gueorguevitch Vassilev

Le monastère de l’archipel des Solovki, en mer Blanche, avait été transformé en « Camp à destination spéciale des Solovki » en 1923 : là débute l’histoire du système du Goulag. Déjà en 1918, un détachement de l’Armée rouge s’empara des objets liturgiques, brisa les cloches, scia les croix et fixa une croix rouge au sommet du clocher. Un incendie avait même détruit une partie des bâtiments. Avec l’établissement du camp dans le monastère dans les années 1920 fut détruite la culture orthodoxe : les moines furent chassés ou arrêtés, et les reliques des moins fondateurs exhumées et expédiées au musée de l’Athéisme à Leningrad. Les latrines du camp furent établies sur les autels ; l’église de l’Ascension-du-Seigneur devint le lieu d’exécution des détenus. On déporta principalement aux îles Solovki les intellectuels, les artistes, les scientifiques, les militants et partisans du tsar et des membres du clergé. Le camp fonctionna seize ans et vit passer au moins 840 000 détenus. Des annexes du camp furent rapidement disséminées sur les territoires de l’URSS : en 1930 fut créée la Direction générale des camps, le Goulag [Glavnoe Oupravlenie Laguereï].

En 1974 s’ouvrit le Musée national d’histoire et d’architecture des Solovki qui conserva les vestiges du monastère. Les moines revinrent sur les îles dans les années 1990 et firent revenir les reliques des saints Savvati, Guerman et Zossima.

Entrée du camp de transit du Camp à destination spéciale des Solovki. 1927-1928
Entrée du camp de transit du Camp à destination spéciale des Solovki. 1927-1928
Église de la Crucifixion, ermitage du Golgotha, île d'Anzer
Église de la Crucifixion, ermitage du Golgotha, île d’Anzer © Tomasz Kizny
Monastère des Solovki
Monastère des Solovki © Tomasz Kizny

Le Belomorkanal (1931-1933)

La construction du canal de la mer Blanche fut commanditée par Staline en 1933 alors que le projet n’était pas inscrit dans le premier plan quinquennal. Peut-être voulut-il s’inspirer de l’expédition du tsar Pierre le Grand de la mer Blanche à la Baltique en 1702 qui donna lieu à la construction de la « Route du monarque ». Convaincu de l’importance stratégique de cette voie, Staline engagea un gigantesque chantier qui nécessita le travail d’environ 80 000 détenus : pour mener à bien leur tâche, ils ne disposaient que de moyens très rudimentaires (pelles, pics, hachettes et grues en bois, marteaux-pilons actionnés par la force de leurs bras). Le projet fit l’objet d’une propagande massive. Une centaine d’écrivains et de journalistes aidèrent ainsi à rédiger l’ouvrage Le Canal Staline reliant la mer Blanche à la Baltique, publié en 1936 et qui proclamait le bonheur du stalinisme et du Goulag. Le projet pourtant aboutit à un gigantesque fiasco : malgré un deuxième projet de construction justifié par le manque de profondeur du canal initial, le Belomorkanal n’eut jamais l’importance stratégique que rêvait de lui donner Staline. Pris par les glaces pendant la moitié de l’année, il coûta la vie à des milliers de personnes.

Infirmerie du camp
Infirmerie du camp

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Passage d'une écluse par un bateau © Tomasz Kizny
Passage d’une écluse par un bateau © Tomasz Kizny

L’expédition de Vaïgatch (1930-1936)

Phénomène à part dans le système du Goulag, l’expédition de Vaïgatch consista en l’envoi d’une centaine de détenus dans la baie de Varnek, sur l’île polaire de Vaïgatch. Il s’agissait pour eux de construire le village de Varnek puis d’exploiter sous la conduite de Fiodor Eïkhmans les gisements de zinc et de plomb. L’enceinte n’était pas encadrée par des barbelés et les détenus bénéficiaient d’une relative liberté en dehors des heures de travail. Ils mangeaient plutôt à leur faim, dormaient dans des baraques chauffées et sympathisaient avec les Nenets, le peuple local. Plutôt explorateur que chef de camp, Eïkhmans œuvra à coloniser le Grand Nord afin d’en exploiter les richesses naturelles. Après son retour à Moscou, marié à la fille d’un détenu et père d’une petite Elvira, il fut arrêté et fusillé en 1938 pendant la Grande Terreur. Les photographies qui nous sont restées de l’expédition ont été conservées par sa fille.

Idole nenets réimplantée à Vaïgatch
Idole nenets réimplantée à Vaïgatch. Le peuple des Nenets est adepte de l’animisme et du chamanisme. Beaucoup de leurs idoles furent brûlées par des missionnaires orthodoxes au XIXe siècle.
Vestiges de la mine de minerai de zinc et de plomb au cap Razdelny
Vestiges de la mine de minerai de zinc et de plomb au cap Razdelny © Tomasz Kizny

Le théâtre au Goulag

Des enfants maigrichons, sombres, effrayés, avec des petites têtes rasées. Ils écarquillent les yeux sans dire un mot. Dans l’étroit couloir de la baraque qui leur servait de « salle de jeux », on avait fait asseoir une cinquantaine d’enfants devant le rideau du castelet. Nous avons commencé. A l’apparition du chat Petrouchka, ils n’ont pas réagi. Pas un bruit. Mais quand le chien Droujok est apparu au-dessus du rideau et qu’il s’est mis à aboyer, ils ont pris peur. […] Je suis sortie devant le rideau pour leur montrer qu’il s’agissait juste d’une marionnette. Mais rien n’y a fait, ils ont continué à pleurer. Ces enfants élevés dans la « zone » n’avaient jamais vu de chat, de coq ni de vache, et le chien leur faisait penser aux chiens des gardes. Un jour, après avoir vu Le Rossignol, d’après Andersen, un petit garçon de 4 ans s’est approché de moi, il m’a tirée par la robe et m’a dit : « Je t’aime. »

Tamara Tsouloukidzé (arrêtée en 1937, condamnée à dix ans de camp, elle dirigea un théâtre de marionnettes dans le camp du colonel Chemen à Kniaj-Pogost, dans la république de Komis)

Valentina Tokarskaïa (crédits inconnus)
Valentina Tokarskaïa (crédits inconnus)

Valentin Tokarskaïa était une vedette de music-hall dans les années 1930 à Moscou. Elle fut condamnée à cinq ans de camp pour « collaboration avec l’ennemi » en 1945. Elle joua à Vorkouta pour le Théâtre de musique et d’art dramatique du Vourkoutstroï du NKVD de l’URSS. Elle y rencontra Alekseï Iakovlevitch Kapler, journaliste et scénariste pour le cinéma, qui avait eu une relation avec la fille de Staline. Elle mourut en 1995.

Quand un acteur entrait en scène, il oubliait qu’il était détenu, il était pris par son rôle. Mais les nuits au camp étaient très dures. Les gens résistaient en essayant de penser au théâtre, à leur travail, à la création. Mais la nuit, ils étaient assaillis par la pensée de leur proche, de leur vie brisée.

Que ressent-on quand on joue pour ses bourreaux ? Après tout, le pays tout entier jouait et dansait pour Staline. Avant même leur arrestation, les artistes n’étaient pas libres. Quand ils arrivaient au Goulag, ils continuaient à servir le même système. La seule différence, c’est que celui-ci se manifestait là dans toute sa brutalité. Ils y étaient préparés, prisonniers à l’intérieur d’eux-mêmes. Le Goulag était une forme de matriochka russe, une cage dans une cage.

Le décorateur de notre théâtre du Goulag, un ami proche, Dimitri Jelenkov, travaillait avant son arrestation au célèbre théâtre Marinski de Saint-Pétersbourg. Dimitri savait qu’en tant qu' »ennemi du peuple », il ne pourrait vivre ni à Moscou ni à Leningrad après sa libération et serait condamné à erreur d’une ville de province à l’autre où, de toute façon, il ne trouverait pas de travail même si elles avaient un théâtre, fût-il médiocre. Il en parlait souvent. Il passa huit années au camp, et lorsqu’il ne lui restait plus que quelques mois avant d’être libéré, cet homme talentueux et d’une très grande culture se pendit au Goulag. Effrayé par la perspective de la vie qui l’attendait « en liberté ».

Lazar Veniamovitch Cherychevski

La Kolyma (1931-1955)

Située à l’extrême-orient de l’URSS, la Kolyma était perçue comme un territoire renfermant beaucoup d’or. Hostile à toute vie, fréquemment gelée par – 50 °C, elle condamna des milliers de détenus, obligés de travailler dans les mines, à la mort. C’est Eduard Petrovitch Berzine qui mena jusqu’à son terme l’établissement du plus grand complexe concentrationnaire de la Kolyma et imposa des cadences infernales à ses détenus : d’un mètre cube en 1933, la norme journalière d’extraction de terre aurifère passa de quatre à six mètres cube en 1936. Accusé comme beaucoup de dirigeants d’« espionnage et de sabotage contre-révolutionnaire trotskiste » après ses voyages en Europe, soupçonné de livrer l’or aux Japonais, Berzine fut fusillé le 1er août 1938 à la Loubianka.

Lavage des terres aurifères dans un "boutar". 1938
Lavage des terres aurifères dans un « boutar ». 1938
Chaussures de détenus ) proximité de l'ancien camp Tsentralny dans la vallée de Terrassovy
Chaussures de détenus à proximité de l’ancien camp Tsentralny dans la vallée de Terrassovy © Tomasz Kizny
Cachot disciplinaire © Tomasz Kizny
Cachot disciplinaire © Tomasz Kizny
Ruines du camp de la Sopka
Ruines du camp de la Sopka © Tomasz Kizny

La Vorkouta (1931-1956)

La Vorkouta était un des lieux de détention des Polonais antisoviétiques, fidèles au gouvernement polonais de Londres, membres de l’Armée intérieure. Ces Polonais étaient soit fusillés soit condamnés à des peines pouvant aller jusqu’à vingt-cinq ans de camp. La révision de leur peine ne fut entreprise que trois ans après la mort de Staline : certains d’entre eux purent rejoindre la Pologne mais ils durent souvent attendre plusieurs mois avant d’obtenir l’autorisation officielle. De ces mois de liberté beaucoup de photographies furent conservées. Celles de Stanislaw Kialka, qui s’était fabriqué lui-même un appareil photo, sont particulièrement précieuses. Il put photographier la vie au camp au péril de sa vie, et continua à photographier ses compagnons après leur libération, à la Vorkouta, dans le temps qui précédait leur retour en Pologne.

Cimetière de détenus. Les morts étaient enterrés dans la toundra. Seul un poteau portant le matricule du défunt indiqua l'emplacement du mort.
Cimetière de détenus. Les morts étaient enterrés dans la toundra. Seul un poteau portant le matricule du défunt indiquait l’emplacement du mort.
Stanislaw Kialka après sa libération
Stanislaw Kialka après sa libération
Groupe de Polonais avant leur retour en Pologne
Groupe de Polonais avant leur retour en Pologne

Les premiers arbres ! Des feuilles mortes… Pendant onze ans, je n’avais pas vu d’arbres normaux, juste sous forme d’étais dans la mine, des troncs nus, sans feuillage ni aiguilles, sans branches. Une impression incroyable !

Récit de Olgierd Zarzycki

La Voie morte (1947-1953)

La Voie morte représente le dernier chantier stalinien, la construction de la voie ferrée du Nord, celle que l’on avait d’abord appelé la Grande Magistrale du Nord. Comme le Belomarkanal, le projet s’enlisa faute de concertations : le futur port devant accueillir les navires de tonnage était situé dans le golfe de l’Ob, aux eaux très peu profondes. Les détenus qui étaient déjà là durent passer l’hiver dans des tentes ou des cabanes creusées dans le sol gelé. Le projet se déplaça alors vers l’est, à plus de mille kilomètres, à Igarka. Pour construire la voie ferrée, il fallait traverser une grande partie de la Sibérie à la hauteur du cercle polaire. Les ingénieurs montèrent le projet à la hâte, dessinant les plans au fur et à mesure des travaux. 70 000 détenus travaillèrent au chantier. Celui-ci n’avança pas en raison des conditions climatiques. Là encore une intense propagande cacha l’ampleur de la catastrophe. Le projet fut rapidement suspendu après la mort de Staline.

Inondations printanières dans le bassin du Nadym, dans le tronçon occidental du chantier
Inondations printanières dans le bassin du Nadym, dans le tronçon occidental du chantier
Locomotive enfouie sous la végétation © Tomasz Kizny
Locomotive enfouie sous la végétation © Tomasz Kizny

Tomasz Kizny, Goulag, éd. Acropole – Balland, 2003

La Grande Terreur en URSS 1937-1938 de Tomasz Kizny

© Yves Marchand et Romain Meffre, Cass Technical High School, Detroit
© Yves Marchand et Romain Meffre, Cass Technical High School, Detroit

C’est un livre remarquable que publient les éditions Noir sur Blanc ce mois-ci, soixante ans après la mort de Staline : La Grande Terreur en URSS 1937-1938 du photographe Tomasz Kizny, déjà auteur du tout aussi volumineux Goulag (éd. Solar, 2003), impose par son format et son ambition. Composé de trois parties, calquées sur une histoire qui peine encore à s’inscrire dans la mémoire collective russe, cet album, qui est aussi un essai, reconstitue trois temporalités, ou plutôt trois manières successives de repenser la mort de quelques 750 000 hommes et femmes en à peine seize mois. L’ouvrage est centré sur la Grande Terreur et plus particulièrement sur celle, très secrète, qui toucha toutes les franges de la population et accompagna les grandes purges des agents les plus zélés du régime après l’assassinat de Sergueï Kirov en 1934.

La première partie montre ainsi de nombreux portraits de condamnés à mort pris par les autorités pour les besoins de l’exécution, les photographies ne servant pas essentiellement à alimenter les dossiers mais à certifier aux bourreaux que l’individu à éliminer correspond bien au portrait pris quelques heures, quelques jours voire plusieurs mois avant l’exécution. Kizny_TerreurCes portraits, extraits des archives, sont accompagnés d’une rapide biographie de chaque victime et, surtout, c’est aussi ce qui finit par hanter, de leurs noms. Certains d’entre eux s’inscrivent dans la mémoire tant les visages interpellent et deviennent ce que Jean Cayrol appelaient des « dispositifs d’alerte ». Indéchiffrables malgré la souffrance que l’on voudrait lire sur eux, les visages marqués par la détention sont pourtant encore d’une terrible beauté qui impose le silence du seul recueillement. On lit sur eux de multiples nuances, la bouche serrée pouvant indiquer la détermination du condamné alors que le regard manifeste de la peur, fuit l’objectif ou au contraire le fixe avec bravade. Certains regards paraissent hallucinés, comme celui (ornant la couverture du livre) terrifié d’Alekseï Grigorievitch Jeltikov — on voit à la toute dernière page l’entrée de l’immeuble à Moscou où il fut arrêté.

Il ne faut pas voir dans la suite accablante de photographies des victimes et dans la litanie de noms une dimension esthétique. Ces photos sont là pour dire et redire une extermination qui s’est faite dans le plus lourd secret et s’est achevée par un effacement presque complet des dossiers des victimes — on mentait aux familles sur le devenir de leurs proches — et un oubli conscient des lieux de massacres. A ces portraits saisissants le nom ajoute une force d’invocation, dans son sens premier : il répare à sa manière une occlusion de la mémoire qui s’est perpétuée les décennies suivantes, même durant les périodes de relative ouverture (sous la « glasnost » notamment). Le souvenir de la Grande Guerre patriotique — c’est ainsi que l’on nomme en Russie la Seconde Guerre Mondiale — s’est surimposé à un autre souvenir, autrement plus douloureux car touchant à l’intimité d’un peuple. Tandis que la mémoire de la guerre glorifiait la victoire et le sacrifice des soldats, celle de la Terreur déchirait le tissu social, supposé avoir été solidement cousu depuis la Révolution et soutenu par la défiance à l’ennemi. L’ennemi, pourtant, n’était pas qu’allemand, la menace n’était pas qu’extérieure : aux yeux des dirigeants et des bourreaux zélés, les répressions politiques avaient pour objectif de traquer et d’éliminer des ennemis bien plus sournois. Classées selon leurs crimes supposés (koulaks, fils de koulaks, « déviants » de l’idéologie soviétique, « nostalgiques » du tsarisme…) et leurs origines (beaucoup de Polonais, d’Allemands, de Finlandais et de Chinois ont été arrêtés et exécutés suivant les vagues d’épurations nationales), les victimes attestaient par la violence qui leur était faite de la déchirure d’un peuple, bien plus soudée par la paranoïa que par la croyance en un avenir radieux.

Les listes de noms qui saturent l’espace de la page disent la mécanique folle d’un régime s’amputant lui-même — les bourreaux devenant fréquemment les prochains condamnés s’ils ne finissaient pas fous. Elles disent l’ampleur d’un massacre organisé dont on a peine à suivre la cadence et le non-sens tenant lieu de logique totalitaire : d’août 1937 (suivant l’ordonnance de Staline et de ses plus proches collaborateurs de juillet) à novembre 1938 environ 50 000 exécutions par mois eurent lieu, soit près de 1600 par jour — il n’était pas rare que les nuit d’exécutions voient disparaître en un même lieu cinquante, cent voire plus de deux-cents condamnés. Les condamnés à mort appartenaient à la « première catégorie » des « nuisibles », la seconde catégorie englobant les personnes condamnées à une peine de dix ans de travaux forcés et envoyées aux camps du Goulag — la peine de dix ans était d’ailleurs presque toujours prolongée. On estime que cette deuxième catégorie de condamnés concerna plus de 800 000 personnes. Ces chiffres effrayants parcourent l’ensemble de l’ouvrage. J’ai été très saisie en effet par la précision documentaire qui accompagne chaque portrait de condamné et chaque lieu du massacre. Prises dans le présent de la quête journalistique et mémorielle de Tomasz Kizny, les photographies des lieux d’exécution organisés par le NKVD et des fosses communes sont d’autant plus frappantes que des notices sur le nombre de victimes y ayant été ensevelies et sur l’histoire de la découverte et des tentatives de reconnaissance de ces lieux y figurent à leurs côtés. Elles signalent ce que la banalité apparente de l’image tait de nouveau, referme sur elle, comme les nouveaux bâtiments, la neige et la végétation recouvrent les corps pourris, agglutinés, sans noms, sans effets personnels, à part ces quelques rares objets (lunettes, chaussures à talons, peignes, pipe…) qu’a retrouvés et patiemment rassemblés Veniamine Grigorievitch Glebov.

Ce retour à un passé anesthésié qui fait amnésie dans la mémoire collective, et surtout politique, constitue le deuxième temps fort du livre de Kizny. Bien qu’une mémoire globale, nationale, des crimes de la Grande Terre n’existe pas (encore ?) en Russie, des initiatives portées par les familles de disparus et l’association Memorial constituent patiemment une mémoire intime de cette catastrophe, parallèle à une autre, encore trop méconnue elle aussi, celle de la Shoah dans les « terres de sang ».

Contour d'une fosse d'exécution à Boutovo (région de Moscou)
Contour d’une fosse d’exécution à Boutovo (région de Moscou)

Les lieux du massacre, tels qu’on les voit sur les photographies de Kizny, paraissent fragiles car soumis au temps de la destruction et de l’oubli. Mais apparaissent sur plusieurs d’entre elles des reliques familiales et des traces d’un passé, là où les corps sont anonymes, privés de sépultures et d’hommages : photographies des victimes, dernières paroles d’adieux, circonstances de la mort, étoles brodées autour des arbres (une tradition ukrainienne à Bykovnia) et, pour les lieux les mieux consacrés, discrètes stèles commémoratives, croix orthodoxes rappelant la répression féroce de la religion sous Staline.

Banlieue nord-est de Voronej (dépouilles exhumées en 2008)
Banlieue nord-est de Voronej (dépouilles exhumées en 2008)

La mémoire de la Grande Terreur se constitue ainsi par une mémoire intensément visuelle, dessillante à plus d’un titre, suggérant un monde englouti, un « monde à part » relégué dans les souterrains de l’histoire. Elle est essentiellement portée aujourd’hui par des lieux de mémoire (l’expression a rarement été aussi juste), disséminés sur les territoires de l’ex-URSS, de la Biélorussie, de l’Ukraine, des frontières de la Finlande au grand Nord en passant par la Kirghizie et l’Extrême-Orient russe. La carte figurant les fosses communes étudiées et photographiées ou non et les centres administratifs où les fosses n’ont pas encore été trouvées impressionne par l’envergure du dispositif totalitaire, par l’empreinte du crime sur le paysage. L’histoire et le souvenir de la Grande Terreur passent moins par le témoignage direct (à l’exception du Goulag qui a donné lieu aux témoignages essentiels d’un Chalamov par exemple) que par ses cicatrices visuelles. Ils s’écrivent avec une cartographie, une topographie qui loin de mythifier les lieux de la Catastrophe, comme c’est trop souvent le cas aujourd’hui pour les camps de concentration et d’extermination nazis, redessine une généalogie brisée par le non-savoir et raconte des parcours de vie tragiquement déformés par les autorités soviétiques.

La recherche de ces lieux s’apparente à une quête de vérité et de relégitimation de vies déchirées et considérées à l’époque comme dérisoires. L’enquête de Kizny, des familles de disparus et des membres de l’association Memorial rejoint un peu les recherches conduites autour de la mémoire de la Shoah en ex-URSS. Pour cette mémoire-là aussi les témoignages directs, des victimes elles-mêmes, font défaut parce qu’elles étaient très vite fusillées ou parce que leurs dernières paroles ont été étouffées, détruites ou sont encore peu accessibles. Restent là aussi des lieux de mémoire arpentés et fouillés, patiemment recensés, commémorés avec beaucoup de difficultés face à des autorités peu conciliantes — ainsi de l’histoire complexe du « ravin des bonnes femmes » (Babi Yar) où la reconnaissance du génocide juif peine à se faire. Restent là encore des témoignages oculaires de personnes qui n’étaient pas concernées par les vagues d’arrestation, de personnes qui n’auraient pas dû se trouver là ou de proches laissés dans l’angoisse de la disparition, et non de la mort. Danilo Kiš, dont l’oeuvre oscille entre la mémoire du génocide juif et ses démêlés avec le régime soviétique, exprimait bien le traumatisme de la disparition d’un père (juif hongrois) dont il ignorait le sort après son départ pour le camp. Son beau cycle familial se comprend comme une geste du père disparu, haussé aux dimensions de la légende. Le portrait du père fantasque et un peu fou est une manière de poursuivre par-delà la disparition (et non la mort que l’enfant ne voulait pas tout de suite admettre) un dialogue avec lui, de faire de la légende une archive-tombeau, le texte jouant le rôle d’état civil fantaisiste : « les scènes dans lesquelles apparaît mon père sont une sorte de négatif, les images de son absence ».

De même, la troisième partie de l’ouvrage de Kizny explore la douleur de la disparition d’un proche, les parents le plus souvent, par les « orphelins de la Terreur ». Une lecture attentive des notices biographiques montre l’extraordinaire continuité entre les parties, l’histoire des condamnés photographiés de la première partie se poursuivant dans les mots de leurs enfants.

Zoïa Igorovna Kalachnikova
Zoïa Igorovna Kalachnikova

Loin de l’aride recensement des disparus, la troisième partie émeut profondément par le lien qu’elle tend à créer entre ces autres visages bouleversants, déjà fortement marqués par l’âge, et le lecteur, qui entre avec pudeur dans leurs histoires intimes. Paroles de soulagement pour avoir retrouvé l’endroit où leurs proches avaient été enterrés (« Mon âme est en paix, je peux mourir » dit Elizaveta Piotrovna Chatalova), réquisitoire contre l’inertie et les mesquineries de la Russie, rappels brûlants des arrestations la nuit, hommage discret au père dans l’après (l’une des témoins dit être devenue océanographe, avoir continué à jouer au tennis jusqu’à ses soixante-treize ans et s’être souvenue des noms de toutes les étoiles pour honorer la mémoire d’un père qui lui avait transmis ses passions), poèmes d’impuissance (« Je ne sais que dire / Car je n’y étais pas / Et n’ai pas connu / Le siècle chien-loup / […] Ce n’est ni ma faute ni mon mérite / Si, en des temps pas si lointains, / Je n’ai pas eu le sang d’innocents sur les mains, / Si je ne suis pas mort dans l’opprobre et l’oubli. » Mikhaïl Lvovitch Polatchek) et rêves d’impuissance (« Ma mère rêvait souvent de mon père, moi cela ne m’est arrivé qu’une seule fois. Dans mon rêve, il était assis dans un fauteuil, je savais que c’était lui, mais je n’arrivais pas à voir son visage, il était indistinct, dans l’ombre. » Zoïa Igorovna Kalachnikova), chagrin que le mari n’ait pas su qu’il allait avoir un fils, dernière vision de la mère aimante (« Je me souviens de la robe que ma mère porte sur la photographie faite en prison — une robe en marquisette bleu foncé avec un dessin clair et un petit col blanc. Il faisait chaud ce soir-là, elle la portait et était sortie comme ça. Maman s’était cousu cette robe pour l’été. » Maria Stanislawova Budkiewicz), histoire tragique d’une petite fille dévouée à son père arrêté, l’attendant tous les jours sur les marches d’un escalier : autant de récits de vie qui font aussi de l’ouvrage de Kizny un livre-mémorial. Si ces paroles ne sont pas institutionnalisées, elles façonnent, à côté de la topographie de la Terreur, une constellation testimoniale, nécessaire pour que l’histoire ne se heurte pas à d’autres silences et mensonges, pour que la mémoire fasse aussi histoire et l’enveloppe tout entière, là où un passé s’est fait éclipse. Comme le dit Iouri Alekseïevitch Dmitriev, qui a dirigé de nombreux travaux d’exhumation pour l’association Memorial de Carélie :

Un homme ne devrait pas disparaître sans laisser de traces. Il devrait avoir une tombe. Les êtres humains se distinguent en cela des papillons. Les papillons vivent brièvement et n’ont pas de mémoire, les hommes vivent longtemps et se souviennent. Ils devraient se souvenir. La mémoire, c’est une des choses qui fait qu’un homme est un homme, qu’un peuple est un peuple, et pas uniquement une population.

L’incroyable somme de Tomasz Kizny et de ses contributeurs (Dominique Roynette, Christian Caujolle, Sylvie Kauffmann, Arseni Roguinski et Nicolas Werth) nous rappelle la persistance et la tessiture d’une histoire qui pénètre et laisse sa trace, même fuyante, dans les corps au deuil impossible et dans l’humus qui les enveloppera avec les leurs par-delà l’anéantissement.