Une bouche sans personne de Gilles Marchand

Franz-Xaver-Messerschmidt_37
Tête de caractère de Franz Xaver Messerschmidt

En 2015, Gilles Marchand et son comparse Eric Bonnargent nous avaient révélé Le Roman de Bolaño, un thriller épistolaire très malin et, comme Une bouche sans personne, faussement léger. Au-delà du jeu du chat et de la souris qui se tissait entre les deux épistoliers, le roman explorait l’empreinte de la fiction dans la réalité et montrait ce qu’un homme était prêt à faire pour faire plier celle-ci sur celle-là.

Une bouche sans personne prolonge en quelque sorte cette réflexion mais de manière moins angoissante, moins roublarde, plus tendre donc. Gilles Marchand fait parler, affabuler, un homme qui a tu pendant longtemps son très lourd secret. L’homme, ce « personne » dont on ignorera forcément le nom, se montre toujours le visage à moitié camouflé par une écharpe. Les passants, les rares amis, les habitués d’un café parisien, les collègues ne peuvent s’empêcher de fixer la difformité, la monstruosité qu’ils devinent. Tous se sentent gênés de ne pas le voir tout à fait, tous, sauf elle, Lisa. Lisa, la serveuse d’un café où l’homme se rend chaque soir, Lisa qui sait regarder les gens dans les yeux sans les mettre mal à l’aise, Lisa qui a toujours le sourire de celle qui vous met en confiance, vous fait espérer qu’une main se tend, Lisa dont l’homme est amoureux. Elle est celle qui illumine les pensées assombries de l’homme, un asocial qui vit une existence de comptable pour ne pas s’effondrer définitivement. Certaines pages de ce long monologue sont traversées d’élans d’amour pur, presque naïf, où la beauté de la femme aimée se révèle quelques années après la première rencontre et s’impose ensuite comme une évidence des premiers instants – la femme aimée sera belle, même coiffée d’une autre manière sur une vieille carte d’identité, l’homme en est convaincu. Mais cet amour aussi ne s’exprime pas, ne se vit pas comme dans les livres. Ici, il se rêve au milieu d’une bande d’amis, dans un café de plus en plus bondé, aux côtés de Thomas l’écrivain, qui sait que l’écriture s’impose d’abord à soi, et de Sam, qui reçoit des lettres mi-loufoques mi-macabres de parents morts il y a des années. Ici, on y invite la femme aimée en l’obligeant à présenter ses papiers d’identité à un gardien d’immeuble plus que zélé puis on l’invite à entrer dans le tunnel creusé parmi des dizaines de sacs poubelle, entassés jusqu’aux premiers étages.

C’est alors que le lecteur comprend que l’homme a besoin de ce monde perpétuellement décalé pour façonner un monde, son monde perdu lorsqu’il était encore un petit garçon. Le traumatisme de l’enfant, survenu un 10 juin quelque part dans le Limousin, a trouvé un semblant de réparation dans la perception de plus en plus hallucinée, fantasque de cet homme qui a conservé son regard d’enfant dans son corps d’adulte. Le narrateur perpétue, dans un réenchantement mélancolique du monde, la mémoire de son grand-père, Pierre-Jean. On croit d’abord que le récit de Gilles Marchand n’est qu’un énième hommage à une figure aimée, l’énième témoignage d’un héritier ; on imagine aussi qu’il a dû arriver quelque chose de grave à ce grand-père pour que l’homme en vienne à décrire sa vie de manière aussi fantaisiste, irréelle. C’est que l’on a oublié que la bouche qui parle c’est la sienne, une bouche mutilée qui soir après soir réapprend à parler, à tisser du lien avec des camarades qu’elle n’ose, par pudeur, qualifier d’amis, avec des curieux venus reformer l’antique parterre de l’aède. La bouche sait tout ce qu’elle doit à ce grand-père qui réinventait un Paris de fiction pour faire sourire son petit-fils, qui décrit l’amour comme cette nécessité impérieuse de reprendre son souffle :

« J’étais à Paris pour le week-end. C’était la première fois que je venais. Juste après la Grande Guerre. J’étais sur un boulevard. Un grand boulevard, tout était grand à cette époque : les guerres et les boulevards. Je ne me souviens plus lequel exactement. Parce que ce qui était important, c’est que j’étais sur le dos d’un éléphant. […] J’arrivai sur les grands boulevards lorsque l’animal marcha sur une punaise. Pas l’insecte qui empeste quand on l’écrase, mais le petit objet pointu qui sert à accrocher les photos aux murs.

Le pauvre avait une patte crevée. Impossible de continuer. Les passants me regardaient étonnés, certains protestaient parce que j’encombrais le trottoir. Je descendis de la selle afin de voir si je pouvais souffler dans la trompe pour regonfler Alphonse (c’était son nom). Mais en mettant le pied au sol, je marchai à mon tour sur le punaise et me mis à me dégonfler aussitôt. Je perdis deux centimètres, puis trois. Mon corps rapetissait en prenant des formes non répertoriées dans les manuels d’anatomie.

Parmi les badauds, certains applaudirent, d’autres partirent en criant. […] Heureusement, une jeune femme s’approcha de moi, m’attrapa une jambe d’une main tandis que l’autre farfouillait à l’intérieur de son sac. Elle en retira une rustine qu’elle appliqua directement sur le trou laissé par la punaise. Mon corps se calma, mais j’étais vraiment dégonflé. Il fallait trouver une solution : je ne pouvais pas revenir à la maison comme un édredon éventré. Je regardai la jeune femme d’un oeil suppliant. Elle posa ses lèvres sur les miennes et souffla, souffla, souffla jusqu’à ce que je reprenne ma forme initiale.

N’étant pas assez assurée que sa rustine était d’excellente qualité, elle préféra passer le reste de la soirée à mes côtés. »

La bouche sait surtout qu’il y a des confessions qui ne doivent aller jusqu’à la complaisance. Certains secrets doivent se chuchoter, être réservés à ceux qui ont d’abord une oreille et non de ces yeux qui tentent de déchiffrer l’horreur derrière l’écharpe. Le grand-père s’efface petit à petit des souvenirs réinventés par le rhapsode. Il laisse place dans les dernières pages du livre à l’envers glaçant, c’est-à-dire terriblement réel, de ce monde d’extravagances où une grève des éboueurs durerait des semaines sans qu’un locataire se décidât à sortir les poubelles après la mort de la concierge, où les Parisiens apprendraient à trembler pour un funambule qui jouerait avec la mort entre deux immeubles, où un nostalgique de la sévérité militaire contrôlerait les allers et venues d’un immeuble, soldats de plomb à ses côtés. S’éteint le temps de la rêverie, du conditionnel, et triomphe le temps des certitudes de l’histoire, une époque où l’on ne peut revendiquer sa propre temporalité, où les boulangères, si avenantes au premier abord, imposent leur futur (« avec ceci vous prendrez ?… ce sera tout ?… ça vous fera trois francs si sous. »). La guerre a certes prescrit un futur pesant, mais le rhapsode navigue habilement entre les époques et fait enfin entendre, venu du passé, un sanglot dans une voix que l’on imaginait jusque-là monotone à dessein. Le récit, entremêlé déjà des interventions des auditeurs, singularisé par le grain de la voix du grand-père, devient polyphonique en accueillant les incompréhensions et les terreurs d’un petit garçon et de sa mère sur le point d’être asphyxiés et brûlés comme tant d’autres avec eux :

De la paille ? Où est maman ? Où est sa main ? Je ne veux pas la perdre. Pourquoi tout le monde est par terre ? Pourquoi toute cette paille ? Pourquoi de nouveau des coups de feu, des sifflements, des cris. Pourquoi est-ce que tout résonne ? Pourquoi est-ce que l’on ne prie pas, dans cette église ?

Peu à peu le récit se recompose, se montre plus construit qu’il ne le paraissait : les excentriques et les fous passent d’un monde à un autre et retrouvent un visage et une histoire ; les vies, effacées par les centaines d’autres, anonymes, avalées par les guerres mondiales, se voient sauvées, magnifiées pour certaines, par le récit de cette bouche. Ces cris inarticulés, ces cris au contraire hurlés en vain, ces cris qui hantent Pierre-Jean depuis ce dix juin retrouvent, grâce aux veillées organisées bon gré mal gré par cet homme, elles aussi leur bouche. Avant de trouver l’apaisement, il fallait là encore glisser le monde et sa sombre histoire sous le filtre de l’imaginaire, de la quasi magie, et tenir à l’écart l’existence rassurante de comptable qui compte et décompte ses listes de chiffres restés orphelins.

Gilles Marchand, Une bouche sans personne, Aux forges de Vulcain, 2016.

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