Intermède : Cahiers de la Kolyma (1937-1956) de Varlam Chalamov

Andrew Moore, Ice fishing (Vologda)
Andrew Moore, Ice fishing (Vologda)

AU POÈTE
(fragment)

Pour Boris Pasternak

Dans un passé encor récent,
Le soleil réchauffant les pierres,
La terre brûlait mes pieds
Nus tout couverts de poussière.

Et je gémissais sous les tenailles du froid
Qui m’avaient arraché ongles et chair,
Je brisais mes larmes avec la main,
Non, ce n’était pas en rêve.

Là-bas dans des comparaisons banales
Je cherchais la raison des coups,
Là-bas le jour même était supplice
Et arrangement avec l’enfer.

J’écrasais sous mes mains terrifiées
Mes tempes blanchies et en sueur,
Et ma chemise salée
Se cassait fort bien en morceaux.

Je mangeais comme une bête, rugissant après la nourriture,
Ce m’était merveille des merveilles
Qu’une simple feuille de papier à écrire
Tombée des cieux dans notre triste forêt.

Je buvais comme une bête, lapant l’eau,
Je trempais mes lèvres enflées,
Ne vivait au mois ni à l’année
Et prenais mon parti des heures.

Chaque soir dans la surprise
De me savoir vivant,
Je me disais des poèmes,
J’entendais à nouveau ta voix.

Je les chuchotais comme des prières,
Les vénérais comme une eau vivante
Et dans cette lutte gardais leur image
Et leur fil conducteur.

Ils étaient ce lien unique
Avec l’autre vie, là-bas
Où le monde nous étouffe sous son ordure,
Où la mort se déplace sur nos talons…

****

Longtemps j’ai cassé des pierres,
Pas avec un ïambe en courroux mais une rivelaine,
Je vivais, compagnon de l’infamie et du crime
Et de l’éternelle fête de la vérité.

Non pas comme l’âme dans sa lyre chère,
Je m’enfuirai par mon corps en pourrissement
Dans un logement sans feu,
Sur la neige brûlante.

Et sur ce corps immortel
Que l’hiver a pris dans ses bras,
La tempête de neige se déchaîne,
Devenue folle déjà.

Une hystérique de village
Qui n’arrive pas à se comprendre,
Ici on enterre d’abord l’âme,
Le corps est sous surveillance.

Et ma vieille compagne
Ne respecte pas mon cadavre,
Elle chante et danse, rafale
Froide, danse et chante sans fin.

****

AOÛT

Soir. Le jardin noir éclaire
Les pommes fondantes.
Comme des boucles d’oreilles
Elles pendent aux branches.

C’est l’instant de la danse
Impétueuse des feuilles,
Des rafales de vent,
Du pourpre et de l’or des cieux,
Des lacs et des herbes.

Les oiseaux tracent avec inquiétude
Au-dessus de leur nid cercle après cercle,
Et tantôt ils reviennent,
Tantôt s’éloignent vers le sud.

Lentement les nuits s’obscurcissent.
C’est toujours la touffeur.
L’été ne veut pas attendre plus,
Mais l’automne n’est pas venu.

****

On dit que nous labourons peu profond,
Ne faisant qu’un faux pas et glissant.
Mais sur notre sol natal
Impossible de labourer plus profond.

C’est que nous retournons un cimetière,
Nous ameublissons la couche d’en haut,
Et nous avons peur de heurter des os
Qui sont à peine recouverts de terre.

****

Tout se tait — bêtes et oiseaux,
Le printemps même
Comme s’il sortait de l’hôpital
Est si blême.

Dans les haillons d’herbe
De l’an passé qui ont jauni,
Il s’est traîné en
Linge de corps tout déchiré.

De ses gencives enflées
Du sang exsude?
Combien de printemps jusqu’ici ?
Et combien en reste-t-il ?

****

Protégeant leurs yeux du soleil,
De vieux poètes me lisent.

Impossible de revenir,
J’ai accordé mes mots dans l’inquiétude.

Ils se perdent dans un terrible torrent lyrique
Et mes lignes sombres les entraînent par le fond…

Il semble que rien n’était plus cher à mon coeur
Que mes vaisseaux brûlés…

Varlam Chalamov, Cahiers de la Kolyma et autres poèmes, trad. Christian Mouze, éd. Maurice Nadeau, 1991

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