Intermède : Les Cahiers de Voronej d’Ossip Mandelstam

© Gary Briechle/Courtesy Catherine Edelman Gallery, Chicago
© Gary Briechle/Courtesy Catherine Edelman Gallery, Chicago

Trop adulée, trop noire, criblée de faveurs,
En crinières soignées, toute d’air et cernée,
S’effritant tout entière et formant un seul choeur :
Mottes humides de ma terre-et-liberté !

Dans les premiers labours, bleuissante noirceur
Où l’on dirait que gît un labeur désarmé —
Collines et vallons du champ de la rumeur,
Même au cercle parfois la rondeur peut manquer.

Mais la terre pourtant, qui dans l’erreur ne plie,
On a beau l’implorer, elle reste pareille :
Flûte pourrissante venant raboter l’ouïe,
Clarinette au matin qui vous gèle l’oreille.

Combien douce est au soc cette terre si grasse,
Et la steppe se tait quand la retourne avril…
Salut, mon tchernoziom, sois vigilant, viril —
Silence au noir langage oeuvrant et laissant trace.

avril 1935

***

Ma dépouille d’emprunt, je ne puis
La rendre en papillon de farine,
Mais je voudrais qu’en rue, en pays,
Mon corps pensant se change et chemine,
Mon corps vertébré, carbonisé,
Conscient de sa taille en vérité.

Clameurs vert sombre des conifères,
Couronnes profondes comme un puits
Qui attire la vie, ce temps fier,
Sur des affûts de mort en appui —
Drapeaux rougeoyants des rameaux verts,
Cerceaux-couronnes élémentaires !

Et les derniers appelés s’avancent,
Camarades dans un ciel durci,
Puis l’infanterie défile en silence,
A l’épaule les cris des fusils.

Et frappant l’air les salves résonnent,
Prunelles grises, brunes ou bleues,
En rangs brisés — des hommes, des hommes…
Qui reprendra le flambeau pour eux ?

21 juillet 1935 / 30 mai 1936

***

Précieux levain de ce monde :
Les sons, les larmes, l’effort…
Accents pluvieux et accords
Du malheur qui bout et monte,
Sons perdus qui tant nous manquent,
Où vous retrouver, dans quelle gangue ?

La mémoire, cette gueuse,
A pour la première fois des trous
Que remplit une eau cuivreuse,
Mais tu les suis malgré tout,
A toi-même, étranger, vide —
A la fois aveugle et guide.

12-18 janvier 1937

***

Plus acérés les yeux qu’une faux aiguisée :
Chaque ibis dans l’iris, la goutte de rosée…

Et ils n’auraient pu voir qu’avec le plus grand mal
La multitude solitaire des étoiles.

9 février 1937

Ossip Mandelstam, Les Cahiers de Voronej (1935-1937), trad. Henri Abril, Circé, 1999. D’autres extraits traduits par François Kérel sont à lire sur Enjambées fauves : http://enjambeesfauves.wordpress.com/2012/11/30/cahiers-de-voroneje-extraits-ossip-mandelstam/

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